Sophie Podolski, Le pays où tout est permis, 1972

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Une jeune femme en train de lire. Dix-huit ans, poète, cheveux longs en bataille. Brune, des lèvres minces. Une tristesse dans le regard. Elle semble lointaine. Elle errait souvent, en manteau blanc et bottes, dans les rues désertes et humides de Bruxelles après les pluies de septembre, souvent au crépuscule. Le Bruxelles des années 70. Celui d’André Delvaux (le cinéaste), halluciné et onirique. On ne connaît pas ou si mal Sophie Podolski, poétesse et graphiste belge née dans les années 50, auteure d’« un petit livre-monstre » : Le pays où tout est permis, son seul et unique livre, publié en 1972. C’est le nom d’un fantôme qui hante les écrivains que l’on admire – Bolano entre autres – tel un spectre céleste qui irradie toute sa littérature, qui hante son imaginaire : Les détectives sauvages, Anvers, Des putains meurtrières… « L’enfer qui viendra… Sophie Podolski s’est suicidée il y a plusieurs années… Elle aurait aujourd’hui vingt-sept ans, comme moi… Un poète qui écrivait des dragons complètement pourris dans une niche de Bruxelles, rue de l’ancienne Comédie… Une jeune fille belge qui écrivait comme une étoile ».  Sophie Podolski était telle une « étoile distante ». Fragile. Imprenable. Insaisissable. Qui refusa très vite les limites qu’on voulait bien lui accorder, où l’on voulait bien l’enfermer. Et qui pour cela se perdra (déclarée schizophrène), et sera plusieurs fois internée en asiles psychiatriques, à Bruxelles, puis à Paris.

Sur Podolski, on ne sait que peu de choses au fond. Un matin, elle décide de tout quitter, sa famille, le lycée pour suivre des cours de gravure à l’Académie de Boisfort. Quelque temps plus tard, elle s’installe à Bruxelles rue de l’Aurore dans le fameux quartier Louise. Là, elle côtoie au sein du Montfaucon Research Center, un collectif de création où Podolski dessine et peint, sans relâche. Puis, un jour du mois de décembre 1974, ivre de dégoûts et de solitude, elle se donnera la mort. Sophie Podolski n’avait que 21 ans, et déjà trop de blessures, d’angoisses étouffées. Ce n’était plus qu’ un être évanescent qui habitait le silence. « Dès que l’être humain est seul, rappelle Duras, il bascule dans la déraison. Je le crois : je crois que la personne livrée à elle seule est déjà atteinte de folie parce que rien ne l’arrête dans le surgissement d’un délire personnel ».

Voilà qu’on ouvre le livre et que, placé dans une langue inconnue, happé, on lit d’une traite ces mots qui déferlent. Qu’on fait l’expérience de cette langue singulière, dans         « une parole soufflée » pour reprendre les mots de Derrida, et qui prend la forme d’une prose-poème –Podolski dira « proème »-, d’un journal typographié. Un journal dont l’aura est proche de ceux des aliénés. Proche de « ce langage de la folie » dont parle tant Foucault : « Pourquoi ce langage de la folie, de nos jours, a pris soudain cette importance? Pourquoi dans notre culture, maintenant, ce si vif intérêt pour tous ces mots, tous ces mots incohérents, insensés et qui peut-être prennent avec eux un sens beaucoup plus lourd ? Je crois qu’on pourrait dire ceci, qu’au fond, nous ne croyons plus de nos jours à la liberté politique, et puis le rêve, le fameux rêve d’un homme désaliéné est tombé maintenant dans la dérision. De tant de chimères que nous est-il resté ? Eh bien, la cendre de quelques mots. Et notre possible, à nous autres hommes d’aujourd’hui, notre possible, nous ne le confions plus aux choses, aux hommes, à l’Histoire, aux institutions, nous le confions aux signes. Au XIXe siècle on parlait, on écrivait pour se rendre enfin libre dans un monde réel où on aurait le loisir de se taire. Au XXe siècle on écrit – je pense bien entendu à la parole littéraire -, on écrit pour faire l’expérience et pour prendre la mesure d’une liberté qui n’existe plus que dans les mots mais qui là s’est faite rage ». 

Capture d’écran 2014-08-28 à 12.19.43 Pour Sophie Podolski, le langage fut sans nul doute sa seule ressource.  Sa seule source. Les mots furent son seul héritage.  Sa rage est celle d’un Artaud consumé par une flamme intérieure. Son écriture chaotique, celle d’une illuminée. Mais plus que le journal d’une enfant désaccordée, Le pays où tout est permis est celui d’une insurgée. On y est à l’étroit, en tension, excité. On suffoque, aux aguets, car rien n’est plaisant ici. Rien n’est agréable. Tout éructe et cingle. Tout équilibre est rompu. Sophie Podolski était révoltée jusqu’à la moelle.

La drogue, sans cesse invoquée, reste sa seule amie. La seule à rendre palpable le réel, à la rendre apte à devenir autre. Le seul moyen aussi pour atteindre un peu de la réalité qui fuit.

On refermera le livre essoré, vidé. Ce livre, dans lequel on est transporté corps et âme dans une violence éclatante. C’est là, dans les entrelacs des lignes écrites à l’éther de ses pensées que Sophie Podolski nous emporte, dans son pays où tout est permis.

Capture d’écran 2014-08-28 à 12.09.56 « Les cheveux du soleil sont nos mains aussi. L’écriture pompiérise tout signe alarme continue. Lettre à tous les mondes. Vous êtes tous des cons – ou bien vous êtes pas défoncés ou vous flipez comme des cons – parce que c’est ici une planète de cons qu’on comprendra jamais et on y comprend rien à rien. Est-elle femme ou démon. Est-ce démon ou femme – le suicide (développement) philosophiquement jamais étudié – pensez à dialoguer en vue de synthèses (perspective vraie ou fausse) ce que la parole avec la pensée n’a rien à voir avec notre organisme d’aucun autre fonctionnement de notre connaissance. La parole est une hystérie qui relève de la frustration qui par ailleurs la compense. Vous êtes si loin. Soyez sage – planant – à bientôt – l’herbe est dans le tiroir – il faut que vous sachiez rude- ment bien ce qu’il va advenir de vous pour que vous soyez si peu sûr de vous ? « 

podolskiSophie Podolski, Le pays où tout est permis, Belfond, 1973.

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