Maìra Soares, Este Seu Olhar, 2012

IMG_0676Lorsque l’on capte la singularité inéluctable d’un visage, il semblerait que ce soit toujours au moment même où il s’y attend le moins, celui où le visage quitte son identité pour se perdre dans ce qui existe en même temps que lui, près ou loin de lui, ailleurs, ou à côté, ou perdu, ou mort. C’est un peu de ce mystère, propre à la photographie, que la jeune photographe brésilienne Maìra Soares a tenté de cerner dans Este Seu olhar.

À première vue, rien ne vient troubler notre lecture. On manipule le livre avec curiosité, on le feuillète avec une extrême délicatesse, mais au fil des pages, on est troublé par le regard et la pause d’une jeune femme qui se répète d’une page à l’autre, et par l’atmosphère qui se dégage… Quelque chose semble similaire et dissemblable à la fois. Quelque chose de précieux et de fragile semble s’être glissé derrière les photos, que l’on ne saisit pas immédiatement, et qui se dévoilera au fur et à mesure. D’un regard l’autre.

 

Capture d’écran 2014-09-22 à 14.58.37Magali Genuite
 : Votre livre prend la forme d’un album secret…

Maìra Soares : Le cordon de cuir rose pâle, le format, le ton du papier donnent d’emblée cette sensation tout comme le jeu dans la séquence des images… Dans la volonté de ne jamais me montrer côte à côte avec ma mère qui engendre une véritable confusion. Si l’on ne connaît pas le projet, on peut croire qu’il s’agit de la même personne. J’ai réalisé ce livre en coordination avec les éditions Siete de Un Golpe And Underbau, on voulait rendre ce sentiment de mystère et de secret, de délicatesse et d’intimité par l’objet-même du livre.

Capture d’écran 2014-09-22 à 14.58.22Maga : C’est un projet aussi intime que personnel…

Maìra : À la mort de ma mère, j’ai trouvé dans son armoire d’anciennes photographies, des portraits d’elle prises par mon père lors de leur voyage de noces en 1975. Cette finesse dans son regard m’a profondément marquée. C’est, depuis ce jour, resté gravé dans ma mémoire… Quand je suis venue étudier à Madrid, mon professeur de Master en photographie me proposa, comme exercice, d’imiter le style d’un photographe. J’ai tout de suite pensé à copier mon père, à m’inspirer des photos que j’avais récupérées. Je me suis photographiée dans les mêmes lieux, les mêmes pauses, les mêmes vêtements que ma mère… Mais l’idée d’en faire un projet, d’entremêler nos portraits, ne m’est venue que plus tard.

Maga : Se mettre dans la peau de sa mère, c’est quelque chose de complexe… Cela ne va pas forcément de soi…

Maìra : Je l’ai ressenti comme une nécessité. Vu de l’extérieur, cela peut paraître une folie, et je crois que beaucoup de gens le voient encore comme ça… Mais, après la mort de ma mère, je me sentais intimement liée à elle. Il m’a semblée que c’était aussi une manière de lui parler, de rester en contact avec elle. J’ai voulu mettre ce moment à profit sans trop réfléchir, avant qu’il ne disparaisse…

Maga : On pourrait y voir une sorte d’autoportrait ?

Maìra : J’ai toujours eu la sensation que nous étions pareilles, ma mère et moi. Quelque chose qui tient plus au caractère qu’au physique… Je reconnaissais en elle des traits de ma personnalité, des goûts et des désirs communs. Avec sa maladie, je me suis, un temps, éloignée de ces similitudes, peut-être par peur de suivre son destin. Mais après avoir vu ses images, j’ai voulu retrouver ce lien.

Maga : Ces photos correspondaient au souvenir que vous gardiez d’elle ?
                 

Maìra : Non, elles avaient quelque chose de magique et de mystérieux. Quand j’ai trouvé ces photos, j’ai eu la sensation de regarder une autre personne, presque une inconnue… Je reconnaissais physiquement ma mère, mais dans son regard il y avait quelque chose de différent. Une intensité, une expression que je ne lui connaissais pas. Je sentais que c’était un moment spécial dans sa vie, très passionné. Je n’avais aucune autre manière de comprendre ce que ce moment signifiait pour elle que d’essayer de me mettre à sa place. De le revivre, en quelque sorte.

Maga : À regarder ces images se dégage une
 mélancolie douce, un charme discret et poétique. Quelque chose d’étrange aussi…

Maìra : Je cherchais à retrouver l’innocence
 du regard de mon père. La pureté et toute 
la poésie de ce moment qu’ils vivaient, et que la photographie avait su capturer. 
Mes parents avaient à peine 20-23 ans lors
 de leur lune de miel. Moi, j’avais déjà 31 ans 
quand je me suis lancée dans ce projet, et 
il m’a semblé très difficile de récupérer 
cette sensation alors que j’étais plus âgée. On change beaucoup avec 
les années, mais si on essaye, on peut 
retrouver ce qui nous a été familier et 
qui est toujours en nous, que l’on a oublié 
avec le temps.

Capture d’écran 2014-09-22 à 15.07.41Maga : Tout est déjà dit dans le titre, au 
fond : Este Seu Olhar (littéralement : « Ce regard est le 
tien ») ?

Maìra : Oui, c’est le titre d’une chanson de 
Tom Jobim, un double hommage à mes parents, qui m’ont aussi appris à aimer la musique. Ma mère avait l’habitude de la chanter dans la maison tandis que mon père l’accompagnait à la guitare.

Capture d’écran 2014-09-22 à 14.53.11Maga : Pouvez-vous nous parler de votre projet, Diário de Dona Gorda ?

Maìra : C’était la première fois que je me fascinais pour les photos d’archives. À la mort de mon grand-père maternel, j’ai cherché des traces de son histoire à travers les photos de notre album de famille. J’étais particulièrement touchée par une série de portraits que mon grand-père avait pris de ma grand-mère durant leur adolescence. Il avait une passion secrète pour elle dès l’âge de huit ans. Ces portraits étaient pour moi des poèmes secrets, comme des déclarations d’amour que la photo rendait perceptible. C’était une tentative de collecter et d’organiser des archives familiales, en entrecoupant des images de l’album avec le journal que ma grand-mère tenait. Je ne peux me faire à l’idée que notre histoire soit oubliée, que l’on disparaisse alors qu’il y a des traces, des indices de notre existence conservés, ça et là, dans des boîtes. Ces images possèdent une beauté rare, j’aime leur rendre un peu de vie, redonner un sens à tout ça…

Maga : Qu’est-ce qui se joue dans les images des autres, les albums de famille ?

Maìra : Les albums de famille renferment beaucoup d’histoires, ils sont souvent oubliés ou relégués dans un coin, au risque d’être jetés. Quand je regarde des photos anciennes, j’imagine des scénarios possibles, j’invente des histoires. Ce qui m’attire, c’est le potentiel de ces images à multiplier les lectures. Je cherche à leur rendre la beauté qu’elles possèdent.

Capture d’écran 2014-09-22 à 15.28.49Maga : Pour Erik Kessels, qui travaille sur la photographie anonyme, la beauté de ces images résident dans les manques, les ratés, les accidents…

Maìra : Oui, plusieurs portraits de ma mère sont flous, et ils me semblent encore plus beaux que les autres. Pour mon père, la maîtrise était beaucoup moins importante que le désir de capter un moment idéal. Il n’était pas photographe professionnel, mais il y avait beaucoup de poésie dans son regard. Entre les mains d’amateurs, l’appareil photo est imprévisible, saisissant ce qu’ils souhaitent retenir, mais sous des dehors inattendus. Ces images laissent transparaître les intentions de celui qui prend la photo, et ce qui par maladresse s’y dérobe. La beauté surgit de cette incapacité-là : leurs photographies sont moins précises, mais ils savent sélectionner ce qui est fondamental. Ce sont comme des lettres d’amour. Et si les intentions, les corps, les moments sont propres à chacun, ce qui les dépasse nous est commun. Ils sont le reflet d’une époque.

Capture d’écran 2014-09-22 à 15.28.57Maga : De quels artistes vous sentez-vous proches ?

Maìra : Des photographes dont le projet dialogue d’une certaine façon avec le mien, et qui travaillent aussi autour de la mémoire comme Carla Cabanas (Ou que Ficou do que Foi), Carolle Benitah (Photos- Souvenirs), Yasmine Eid- Sabbagh et Rozenn Quéré (Vies possibles et imaginaires), la japonaise Chino Otsuka (Imagine Finding Me) ou encore Ana Casas Broda (Album). Des artistes qui revisitent des albums à la recherche d’eux-mêmes, de leur propre identité, comme la brésilienne Petra Costa, dans son documentaire Elena, où s’entremêlent journaux, lettres, vidéos de familles, coupures de journaux…  Plus que de revisiter la mémoire de sa sœur aînée disparue quelques années plus tôt dans les rues de New York, Petra marche dans ses pas, revivant son histoire, jusqu’à sa perte…

Maga : Un projet en tête ?

Maìra : J’ai plein d’idées… J’ai commencé à récupérer des photos de mes grands-parents lors de leur voyage en Europe en 1971, mais je ne me sens pas prête encore à enchaîner sur un autre projet. Este Seu Olhar était une expérience intense, j’en suis encore très imprégnée. Cela demande un temps de silence…

Interview publiée dans Double 26 en octobre 2013.

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