Juliet Berto, La fille aux talons d’argile, 1982

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Si on connaissait Juliet Berto actrice – en égérie de la Nouvelle Vague chez Godard, Rivette (avec lequel elle coscénarise Céline et Julie vont en bateau), Alain Tanner ; en icône des marges chez Glauber Rocha, Pierre Zucca, Joseph Losey entre autres, tout ce que le cinéma des années 70 fabriqua de plus singulier et radical, sans oublier le documentaire féministe de Delphine Seyrig (autre grande figure, on y reviendra peut-être un jour), Sois belle et tais-toi, tourné en 1976 -, si on l’avait découverte réalisatrice (Neige, Cap Canaille, Havre) aux côtés de Jean-Henri Roger, son compagnon dans les années 80, on ne lui soupçonnait pas un talent d’écrivaine à la plume acérée et vénéneuse. Impudique, parfois. Et pourtant…

Juliet Berto signera un livre autobiographique, La fille aux talons d’argile : témoignage viscéral et terreux d’une longue dérive, celui de l’été 1977, « juste une petite musique de mots joués « Intra-muros » de soi dans ces périodes où je n’ai plus la force de « l’extérieur ». Un exorcisme pour moi d’affronter noir sur blanc ce blues decomposé au cours d’un des ces passages de vie –à vide- où j’ai chaviré mon image brouillée dans le miroir éclaté de la “grande histoire”, où seuls les mots et les images survolent et s’impriment sur le papier. Il faut garder en mémoire la couleur de sa blessure pour l’irradier au soleil, » confie-t-elle en exergue. 95 pages écrites au scalpel où Berto ne s’identifiera plus qu’à la troisième personne, se livrant sans détour et avec violence. 95 pages organiques qui auront la saveur de sa voix rauque. Et qui, le livre à peine achevé, nous laisseront un goût amer dans la bouche. La fille aux talons d’argile est un témoignage à la mélancolie acide. Nous voilà avertis.

Juliet_sur_Celine_et_Julie_vont_en_bateau- Celle qui fut à l’écran tour à tour activiste, manipulatrice, distante, surnaturelle, malicieuse surtout, qui multipliera les identités et les rôles (et restera pour cela inclassable), trop tôt disparue, 43 ans à peine (emportée par un cancer foudroyant), se révèle d’une fragilité troublante. D’un tempérament lunaire (Jacques Rivette ne s’était pas trompé ; dans Duelle, elle incarnera la sombre et mystérieuse Léni, fille de la lune, en quête d’immortalité.) Rebelle et sauvage, Berto est à la recherche d’un d’absolu mais avec le sentiment inéluctable d’une cicatrice intérieure : son aversion pour la vie. Adolescente, La Nausée de Sartre sera son livre de chevet car l’auteur y parlait de ses propres dégoûts. Berto, seule au « milieu du monde » (titre éponyme de l’un des films de Tanner dans lequel elle aura un rôle plutôt mineur en 1974)… Certainement pas dupe en tous cas. Et le cinéma dans tout ça ?  Cette façon si déroutante, si désinvolte et moderne à la fois qu’elle avait de faire face à la caméra…  Elle s’en fera une carapace, « un vêtement – un trait d’union entre sa vie et son mensonge », un masque qui lui permettra de s’inventer un double d’elle-même. Le cinéma comme psychanalyse. Comme seule thérapie.

Mais celle qui crache sa rage comme une furie est avant tout à l’image de toute une génération. Celle d’après mai 68. Une jeunesse perdue qui cherchait désespérément ses racines, et qui n’a plus rien à attendre de rien et abolit le mensonge au néon de leur coeur meurtri dans le néant. La fille aux talons d’argile est certainement la cristallisation de son époque. Berto, son incarnation.

« Il faut lutter – ou se laisser crever – les yeux fermés – doucement – Elle préfère une mort violente et rapide… sans se rendre compte… la mort la plus belle – un sommeil – sans douleur qui ne finirait pas.

78 allez – polémiquer – politiquer – éclater ou recouper et continuer – 68 réduit en bilan avec juste un recul léger pour l’analyse et la dissection – et tous les petits enfants conçus qui auront leur anniversaire… les orphelins de 30 ans… la révolte comme ligne d’horizon…

(…) Elle est là – ici ou ailleurs – face à son miroir – son reflet son image face aux autres – Elle commence à comprendre. Elle n’a toujours regardé que les hommes. Maintenant Elle regarde vivre les bêtes. Un monde différent de la Justice organisée et grise – perfection de la mort architecturale – perfection des barreaux – perfection des silences sournois – des mensonges – perfection de la serrure avec la clef qui tourne – perfection du vide fermé cloîtré – perfection de la peur – objection totale – un cri pour la vie – un cri unique/violent – refuser qu’on puisse dire – c’est bien – Amen – Ok – Oui – Merci – pardon – S.V.P. C’est l’ordre – Ecrasez – Chut – Chier – Zob – Coño – MIERDA – La lutte contre l’Invasion Nucléaire – la mort atomique la souffrance brûlante grossière dérisoire mortelle du Pouvoir de l’Homme et les leçons écolos à la mode obligados – le pied de la Pyramide a cru trembler – il a eu des soubresauts en fait – mais la guerre humide est construite bien équilibrée – le Pied est au pied – dans le Bas – en haut – Son nez et dans se 3 arrêtes – Puissance – Pouvoir – Argent- qui signifient Mort – la grande Mort triangulaire sous le soleil de feu…

Un seul besoin fondamental – sa liberté sauvage et farouche du mouvement de sa pensée de la vie – de son rythme cassé effréné – et même au ralenti elle fonctionne toujours – le moteur est branché en permanence – pas de panne – c’est pour ça qu’Elle ne peut croire aux réussites sociales – qu’Elle ne peut croire à aucun jeu – elle prend du jeu – que le Jeu. »

Juliet Berto, La fille aux talons d’argile, Le Castor Astral, 1982 (réédition, 1992), p. 62-65. Capture d’écran 2014-11-03 à 12.06.36

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