Vsevolod Garchine, La fleur rouge, 1884

photo-35

Impossible de parler de ce texte sans l’user ou le réduire, car le charme secret difficile, un peu dangereux de La fleur rouge réside dans le foisonnement des mots qui s’entrechoquent brouillant toutes les allées du monde pour nous mener aux frontières de la folie.

Il nous faut juste savoir que son auteur, l’écrivain russe Vsevolod Garchine, blessé pendant la guerre russo-turque en 1877, restera à jamais mentalement fragile marqué par la barbarie des combats, l’ébranlant jusqu’au suicide un jour de mars 1888 ; il n’avait alors que 33 ans. Et qu’il ne laissera à la postérité qu’une vingtaine de nouvelles dont La fleur rouge, écrite, on l’imagine, après l’une de ses crises d’une main serrée et rapide. Un de ces jours de délires où les nuits sont irradiées d’insomnies toxiques, et où, lors de chaque réveil, coucher sur le papier nos cauchemars les plus sombres relève de l’urgence.

« Était-ce l’absence d’impressions dans la quiétude de la nuit et la demi-obscurité, était-ce la tension moindre du cerveau chez le dormeur qui se réveille – le fait est que pendant ces minutes-là il comprenait clairement sa situation comme s’il avait recouvré la raison. Mais le jour se levait en même temps que la lumière se faisait et que la vie se ranimait dans l’hôpital, il était de nouveau emporté par le flot des impressions. Son cerveau malade ne pouvait en venir à bout et il redevenait fou. Son état d’esprit était un curieux mélange de jugements corrects et d’absurdités. Il réalisait que les gens autour de lui étaient des malades, mais en même temps il voyait en chacun d’eux une personnalité mystérieuse, se cachant ou que l’on cachait, qu’il avait connue auparavant, qu’il avait trouvé dans ses lectures ou dont il avait entendu parler.

L’hôpital était peuplé de gens de tous les temps et de tous les pays. Il y avait des vivants et des morts. Il y en avait d’illustres et de puissants; il y avait aussi les soldats tués à la dernière guerre, et ressuscités. Il se voyait dans une sorte de cercle magique et ensorcelé où affluait toute la force de la terre; avec un orgueil insensé il se considérait comme le centre de ce cercle. Tous ses camarades d’hôpital s’étaient réunis là pour accomplir un acte en lequel il se représentait confusément une entreprise gigantesque visant à l’anéantissement du mal sur la terre. il ignorait encore la teneur de cet acte, mais il sentait en lui-même assez de force pour l’accomplir. Il savait lire les pensées des autres hommes; il voyait, dans les choses, toute leur histoire. »

Vsevolod Garchine, La fleur rouge, Éditions de L’Arbre vengeur, 2013, p. 24-25. 

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s