Maria Soudaïeva, Slogans

Capture d’écran 2015-01-03 à 15.40.38Quelques poèmes publiés en souterrain de son vivant, et Slogans, ultime œuvre sauvée du néant par son frère Ivan, éditée et exhumée à titre-posthume en 2004 en France par son traducteur (et fervent admirateur), l’écrivain post-exotique Antoine Volodine… Voilà à peu près tout ce qui reste de Maria Soudaïeva, écrivaine et poétesse russe née en 1954 à Vladivostok, qui vécut dans son enfance successivement en Corée et en Chine, puis longuement au Vietnam où son père était géologue. Et suicidée en 2003, un jour de dérives vers la folie. Soudaïeva, psychiquement fragile car trop lucide sur le monde qui l’entourait, connut très jeune plusieurs internements psychiatriques. D’où cette facture schizophrène dans Slogans qui traduit la connaissance d’états limites entre rêve et réalité.

Militante et révolutionnaire (lire la belle intro que consacre Volodine à l’écrivaine en préface de Slogans), Soudaïeva l’était en tout point.  Elle sera à l’origine, avec son frère, d’un éphémère mouvement anarchiste dans la société post-soviétique dont elle prédisait, tel un chaman visionnaire, « d’inévitables et immenses malheurs ». Dans les années 90, elle vivra à Macau dans la clandestinité pour lutter contre la prostitution forcée des filles russes par la mafia. C’est au cours de ces années, entre 1991 et 1994 que Volodine fera sa rencontre. Qu’il viendra régulièrement lui rendre visite, souvent dans l’asile de Taipa à Macau où Soudaïeva est à nouveau internée. Soudaïeva en route vers un destin inéluctable, vers l’un de ses voyages intérieurs dont un jour elle ne reviendra pas. Rencontre prémonitoire pour Volodine tant Soudaïeva ressemble étrangement à ses héroïnes. Des résistantes engagées, en guerre ouverte contre le cynisme du monde, et broyées par la machine infernale des régimes totalitaires et du capitalisme galopant. Parias réfugiées dans les marges. Exilées aux bords de l’abîme, porteuses d’une fêlure et de son irrémédiable folie, qui s’échappent et luttent en rêve dans des mondes parallèles. Telle Ingrid Vogel de Lisbonne, dernière marge (certainement le plus fascinant de ses romans). Ingrid Vogel, jeune terroriste qui fuit l’Allemagne (obligée d’habiter pour toujours une autre identité que la sienne dans une ville étrangère) pour se jeter à corps perdu dans la fiction d’une possible existence. Derrière laquelle se dessine en filigrane Ulrike Meinhof du groupe activiste de la RAF. Ulrike Meinhof, autre figure militante radicale et pour cela mutilée (lire la Lettre d’une détenue du couloir de la mort  rédigée de la prison de Stuttgart-Stammheim par Ulrike en 1972/1973), qui revient sans cesse hanter les romans de Volodine (Des enfers fabuleux, Écrivains). Des figures toujours en « lutte contre l’absurdité impardonnable du monde », phrase en forme de conclusion de Lisbonne, dernière marge. 

Alors que Soudaïeva, recluse chez les aliénés, s’abîme de plus en plus dans la folie, elle rédige, sous l’emprise de ses délires, des poèmes griffonnés sur de petits cahiers, énigmatiques « slogans » d’une guerre sans nom. Lors d’une entrevue, elle invitera Volodine à en reprendre quelques uns à son compte pour l’une des ses fictions. Ce sera chose faite. En 1996, ils peupleront les cauchemars de Gloria Vancouver dans Le Port Intérieur. Gloria, ancienne révolutionnaire exilée dans l’atmosphère détrempée de Macau et enfermée dans l’un des pavillons de l’hôpital psychiatrique, est directement inspirée de Soudaïeva.

Mais que clament ses « slogans » ? Des cris de révolte murmurés dans la nuit sombre des temps dans un déferlement de mots, de phrases imprécatoires. Des incantations  et exhortations contre toute barbarie… Slogans est une odyssée du chaos où plus rien n’a d’humain, si ce n’est un régiment de femmes mais réduites à des ombres qui se battent contre des créatures étranges dans un monde en déliquescence. Apocalyptique. Un texte poétique marginal et hybride tant dans son récit que dans sa forme où Maria Soudaïeva nous perd dans les méandres de ses pensées tourmentées et confuses. Radicales. Scandées par la peur et la solitude. L’espoir aussi. Des slogans comme un ultime appel à la résistance. Maria Soudaïeva, petite sœur d’armes déjantée, activiste et sauvage de Sophie Podolski et d’Anna Kavan (dont on avait déjà parlé en amont sur ce blog et ailleurs)… Ou, jumelle d’Antoine Volodine, une âme sœur d’écriture qui rejoindra vite le panthéon des écrivains « post-exotiques » (inventés par Volodine dans les années 90) dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçons onze, paru en 1998. Un traité imaginaire où s’entremêlent les souvenirs, les cauchemars et les rêves de dissidents vaincus, incarcérés à perpétuité ressassant l’échec des luttes révolutionnaires, les traumas du XXème, les utopies et leur dégénérescence inévitable. Et dont la seule échappée possible est une fissure dans le réel : « Une littérature de l’ailleurs qui va vers l’ailleurs »… Maria Soudaïeva, membre d’une société secrète, isolée et solitaire. L’une des « figures historiques de la guérilla, écrit Volodine, de celles qui n’étaient pas mortes les armes à la main et qui un jour avaient cru que les torrents prolétariens déferleraient dans les capitales… que les peuples les plus pauvres se rallieraient aux utopies les plus incendiaires et triompheraient… et qu’ils les mettraient en œuvre à l’échelle de la planète.»  Le « noyau dur de l’égalitarisme. »

Cherchant sur le net quelques éléments complémentaires à sa biographie, on ne trouvera aucune image, aucune photo d’elle, seulement des traces éparses ici et là toujours autour de Slogans. C’est peu. Et cela rajoute à notre confusion. Maria Soudaïeva est telle une ombre. « À supposer que vous souhaitiez un jour la rejoindre, ce sera uniquement en rêve, le monde qu’elle habite n’est plus le nôtre. » L’a-t-elle, par ailleurs, jamais habité ? Volodine ne cesse de brouiller les pistes. Peu importe au fond… Réelle ou fictive, Maria Soudaïeva reste une voix qui s’élève dans le silence déversant « sous forme romanesque sa passion non éteinte… sous forme échevelée, sous forme somptueuse, fantastique, exubérante, sous forme tonnante.  » Une voix qui nous apostrophe : « ENFANTS DU PORT INTÉRIEUR, RÉVEILLEZ-VOUS ! » Une voix qui reste, et qui nous habitera pour toujours. Et cela seul nous suffit.

 

« LES MAUVAIS JOURS

339. UN JOUR NOUS SERONS DEBOUT FACE AUX VAGUES!

340. UN JOUR ENFIN NOUS SERONS PLUS MORTS QUE VIFS!

341. UN JOUR NOUS AURONS LE SOLEIL EN BOUCHE!

342. UN JOUR NOUS AURONS BALAYÉ DEVANT LA PORTE!

343. LES MAUVAIS JOURS FINIRONT! »

 

Maria Soudaïeva, Slogans, Éditions de l’Olivier, 2004, p.47-48.

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2 commentaires pour Maria Soudaïeva, Slogans

  1. Myriem dit :

    Ce jeu labyrnthique est proprement hallucinant chez Volodine, on n’a pas fini d’explorer ces mondes noirs, morts et oniriques, merci pour le conseil de lecture!

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