« Je suis en définitive un peintre, c’est-à-dire pas grand-chose. » Jacques Monory

Capture d’écran 2015-01-20 à 18.20.52Quand on lui demande pourquoi il peint, Jacques Monory se définit en creux : « Je suis en définitive un peintre, c’est-à-dire pas grand-chose. Il y a mieux à faire au monde peut-être, mais moi, je n’ai pu faire que ça ! »
« Bon qu’à ça ! », répondait Samuel Beckett quant à l’écriture. Et pourtant… Figure tutélaire de la Figuration narrative – réponse française au Pop Art américain né dans les années 60 –, il a couvert le siècle en journaliste glacé et distant, faisant rentrer dans sa peinture l’information, la photographie, l’imagerie et le cinéma. Cinéma qu’il a pratiqué en amateur, de la même façon qu’il a écrit une poignée de roman noir postmoderne. Son œuvre n’a de cesse de raconter sa vie en peinture, qu’elle soit projetée ou vécue à travers les images collectives et la vision souvent tremblante d’une époque.

Jacques Monory s’interroge sur l’état mental
 du monde, la question du sens, la mort… pour s’écrier : « A quoi bon ? » Souvent au bord de la fêlure, 
sa peinture nimbée de ce bleu étrange et électrique est en proie au vertige, à l’éblouissement. 
Monory transfigure le monde, rêveur éveillé.

 

photo-36

Magali Genuite : En feuilletant un livre de Don McCullin sur Beyrouth, je suis tombée sur une photo prise à l’hôtel Hilton où les miliciens tirent.
 Le lendemain, en faisant des recherches sur vous, j’ai découvert la reproduction de cette photo dans votre tableau Beyrouth palace. J’étais frappée…

Jacques Monory : Vous vous êtes dit : « Ce mec-là, il copie… » (rires)

Maga : Non, non ! Mais la photographie prend une place essentielle dans votre peinture.

Jacques : J’ai surtout été introduit dans l’art par le cinéma et la photographie. Alors, je travaille toujours à partir de photographies. C’est le premier référent qui a l’avantage d’être très réaliste. Celle qui m’intéresse, c’est la photo de reportage. Sans elle, j’aurais été moins à l’aise et n’aurais pas fait exactement la même peinture.

Maga : Une photographie peut-elle être à l’origine d’une envie, d’un tableau ?

Jacques : Quelques fois, je cherche des photos parce que j’ai besoin d’un mouvement. J’utilise celle qui me touche et je recompose avec d’autres photos et des choses non-photographiques. Je prends aussi des photos devant la télé, au cinéma, dans la rue, partout, avec un petit Leica. Je n’ai jamais copié la nature directement. Je passe toujours par le média de la photo de presse. Il est difficile d’être de son temps en employant les moyens d’un temps passé.

Maga : De quelle manière les reproduisez-vous sur la toile ? Par projection ?

Jacques : Matériellement, je photographie un document et je projette le négatif à partir de ma lanterne qui date de 1940, puis je peins la photo à la main. C’est juste une mise en place des choses.

Capture d’écran 2015-01-20 à 18.18.57Maga : Cela veut aussi dire que le monde dans lequel on vit a été déjà complètement photographié, filmé. Qu’il n’existe plus un endroit au monde qui n’ait sa représentation…


Jacques : Tout à fait. Toute ma génération a été éduquée par l’image photographique. Moi, j’allais au cinéma avec ma mère chaque jeudi soir.

Maga : Qu’alliez-vous voir ? Du polar américain ?


Jacques : C’était ce que je préférais, parce qu’on y voyait des beaux mecs, genre Gary Cooper. Quand il mourait, la semaine d’après, il revenait dans un autre film. (rires) Un bon tableau est un film. Un type a dit quelque chose de très juste : « La peinture, c’est une chose mentale. » C’est le mental qui fait le film du tableau… le mental du regardeur.

Maga : Une séquence dans La Dame de Shanghai d’Orson Welles me fait beaucoup penser à vous : lorsque dans le labyrinthe de miroirs, l’homme tire sur
le reflet, pas sur la femme. Il tue l’image…


Jacques : … Avec les coups de revolver. C’est tout à fait proche de mon travail.

photo-36 copie 2Maga : Cela nous amène à parler de la fonction du tir dans votre travail.


Jacques : Je pratique le tir dans un club à Versailles. Des mecs viennent là et tirent à une distance de 300 mètres avec des fusils ! Moi, je ne tire qu’au revolver à 25 mètres. Pour moi, c’est très intéressant, le tir, la puissance que l’on a sur ce qui ne vous appartient pas, qui est loin… Le tir fonctionne comme une sorte de thermomètre qui donne 
la mesure d’un moment exact, d’une humeur.
 Si vous pensez à un truc emmerdant, c’est loupé ! Il faut être concentré et complètement ailleurs en même temps.

Maga : Quel est votre état d’esprit quand vous peignez ?


Jacques : C’est variable. Dans tous les cas, c’est le moment où je suis le plus heureux, 
le plus détaché de tout ce qui nous ennuie tous : le réel ! J’ai la chance de pouvoir dire facilement quelque chose avec des moyens très limités et très économiques. Une toile, des tubes…Tandis que faire un film demande un travail fou de rencontres, de demandes d’argent… Mes films sont extra-courts : le premier, en 1968, durait quatre minutes et demie, EX- ; Brighton Belle en 1974 faisait quinze minutes et était déjà plus complexe. Il n’était plus possible de se servir d’une émotion. Il fallait une histoire.

photo-36 copie 5Maga : La série des Meurtres, peinte durant l’année 1968, inaugure-t-elle l’ère de l’angoisse postmoderne?

Jacques : J’ai fait des Meurtres pour des raisons très personnelles… d’envie, de pulsion. Si vous avez un sentiment meurtrier envers quelqu’un, comment l’exprimer visuellement ? Un revolver qui tire s’avère alors l’acte le plus symbolique de votre état d’âme ! (rires)

Maga : La peinture, une thérapie ?


Jacques : En tout cas, moi j’en ai fait l’expérience. Quelque chose m’avait fait vraiment très mal à l’époque. J’ai commencé à la peindre transfigurée par des gens qui se tuent. 
Au départ, j’étais vraiment malade, et quand j’ai fini cette série de vingt-cinq tableaux, 
j’ai commencé à aller bien.

Maga : Il est d’ailleurs frappant de voir qu’après le Meurtre n° 10, vous ne mourez plus.

Jacques : Ce sont les autres qui meurent ! Ah ça, c’est un signe de bonne santé !

Maga : Niki de Saint Phalle tirait aussi sur ses tableaux à la même époque.


Jacques : Oui, mais pas de la même façon ! Elle tirait au fusil. Moi, au revolver. C’est mon côté Bogart ! En plus, je tirais sur le tableau pour avoir des impacts de balles.

Capture d’écran 2015-01-20 à 18.31.13

Maga : Dans son essai L’Assassinat de l’expérience par la peinture, 
Monory, (1984), Jean-François Lyotard dit que vous vouliez tuer l’expérience, pas la peinture.

photo-36 copie 4Jacques : Oui. C’était une autre attitude. La peinture était horrible 
pour les Nouveaux Réalistes. Moi, ce n’est pas du tout ça. Tirer, c’est marquer la présence de la mort, du hasard… Indiquer aussi l’illusion de l’image, le basculement du réel. Et avec les miroirs, vous avez l’impact, avec ses rayonnements. C’est très beau. C’est un grand plaisir de trouer les miroirs, car c’est vous-même que vous êtes en train de tuer, vous ou votre double.

Maga : Vous avez un double dans vos tableaux qui a sa propre vie indépendante, mort plein de fois, ressuscité. Dans EX- aussi, vous ressuscitez à la fin du film.


Jacques : Oui. D’ailleurs, dans EX-, je tombe à la fin devant un cinéma qui affiche en gros titre : « Le film le plus osé de l’année, le film le plus audacieux de l’histoire ! » (rires) On pouvait croire que j’avais monté le coup, mais c’était un pur hasard !

Capture d’écran 2015-01-20 à 18.39.36

 

 

 

Maga : Vous aimez bien ça, l’appropriation des choses…


Jacques :  Avec les miroirs, on vole ce qui passe. On s’approprie dans 
le tableau quelque chose d’extérieur. Mais les Surréalistes déjà faisaient des rapprochements entre images par collage, figurant un espace fantastique relevant du rêve et de l’inconscient…

Maga : Chez vous, le rapprochement crée des séquences ou des espaces différents ?

Jacques : Souvent, c’est une image qui me plaît accolée à une autre image. Et je me dis que j’ai de la chance…

Capture d’écran 2015-01-21 à 13.40.23Maga : Votre univers romanesque en images trouve son prolongement dans
 vos livres : Diamondback (1979), Eldorado (1991), Angèle (2005)…
 Vous considérez-vous comme un écrivain?

Jacques : Non, je ne peux pas écrire un roman où l’on s’intéresse 
à l’histoire comme Flaubert. Mes livres sont faits de ruptures, de maximes rapides. L’intrigue tient du polar, du roman noir.

photo-36 copieMaga : D’où vient votre attachement à la monochromie bleue de vos tableaux ?

Jacques : Dans mon enfance, j’assistais à des projections ambulantes de films muets en noir et blanc. Pour indiquer le jour et la nuit, le projectionniste utilisait des filtres de couleurs différentes : jaune le soleil, bleu la nuit.

Maga : Pour Kandinsky, la couleur est le reflet de la mélodie intérieure de l’œuvre d’art. Delaunay parle de poésie pure. Qu’en est-il de votre bleu ?


Jacques : Je représente les choses de manière réaliste, photographique, mais en plongeant mes toiles dans le bleu, je montre l’aspect illusoire du monde. Cela revient à dire : cette réalité n’existe pas ! Je peins 
en valeur, en intensité, pas en couleur. Toutes les valeurs du monde sont représentées, mais elles sont toutes bleues.

Maga : Est-ce une sorte de filtre qui investit la réalité photographique pour mieux la mettre à distance ?


Jacques : Plutôt une protection, un pare-balles. J’ai beaucoup moins 
de plaisir à utiliser d’autres couleurs.

Maga : Comment avez-vous vécu le mouvement de la Figuration narrative ?

Jacques : D’une manière inconsciente. J’ai rencontré par hasard Rancillac. Lequel m’a invité à bouffer chez lui. D’autres artistes étaient là. Et petit à petit, des affinités se sont installées. Lorsque vous êtes peintre, faire partie d’un groupe qui corresponde à votre tempérament est plutôt bénéfique.

Capture d’écran 2015-01-20 à 18.17.49

 

Maga : Vous réalisez systématiquement des séries thématiques – Femmes (1966), Meurtres (1968), Jungle Velvet (1969-1971), New York (1971), Premiers numéros du catalogue mondial des images incurables (1974), Opéras glacés (1976)…

Jacques : Ce doit être inconsciemment une nostalgie du cinéma. Ce sont des séquences plus que des séries. En vérité et en pratique, je ne suis pas capable en un seul tableau de mettre tout ce que je ressens. Alors, je disperse.

Maga : La série des Meurtres coïncide avec les évènements de Mai 68.

Jacques : Quelle année épatante ! J’habitais Montparnasse, pas loin de Saint-Michel. J’étais en quelque sorte voisin de l’événement,
 mais pas du tout politisé. J’ai jeté un caillou une fois pour me marrer !

Maga : Vous avez peint un tableau intitulé La Révolution impossible.

Jacques : Elle a été prise pour une peinture réactionnaire. Arroyo et d’autres, qui s’occupaient du salon de la Jeune peinture, m’ont viré. 
Ils n’ont pas compris l’ironie. Je ne voulais pas dire qu’il ne fallait pas faire la révolution. Au contraire : si la révolution est impossible, alors virez-moi tout ça !

Maga : En 1967, vous êtes invité au salon de Mai à Cuba. Erró, Rancillac, Arroyo, César aussi.


Jacques : Je suis resté plus longtemps que les autres, quatre mois au lieu d’un. Je m’y plaisais beaucoup. On avait fait cette grande peinture murale en pleine rue, la nuit. Certains fumaient de gros Havanes tout en peignant, perchés sur des échafaudages. La foule s’était amassée derrière nous. C’était l’attraction.

Maga : En même temps sur la politique de Castro, vous étiez un peu sans illusion…

Jacques : Ça commençait à aller mal ! C’était la fin du début. 
La répression était en marche. Pourtant, j’ai aimé ce pays. J’avais un avantage. Je parlais très bien l’espagnol car mon père était argentin.

Maga : On connaît peu de chose sur votre vie. Cela fait partie de votre dandysme, se vivre sans racines, se constituer juste comme personnage ?

Jacques : Il y a une haine de l’origine, oui, c’est vrai. Mais je ne suis pas un dandy. Je suis un produit que l’on peut analyser sociologiquement, que l’on peut mettre dans une boîte.

Interview publiée dans le DOUBLE n°19, mars 2010, spécial Juergen Teller « Ten days in Havana ».

Capture d’écran 2015-01-21 à 13.39.16

Publicités
Cet article, publié dans Interview, Littérature, Peinture, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s