Edgardo Cozarinsky, Vaudou Urbain, 1985

photo-36« Pendant presque un siècle trois quarts, une variété de fictions politiques et sociales ont été projetées comme autant de diapositives sur l’écran argentin : despotisme éclairé, bains de sang folkloriques, démocratie libérale, déprédations militaires et populistes. Leur seule qualité commune était la nature fragile d’une illusion optique. Les rues des villes, des provinces entières changèrent de nom, mais leurs habitants n’ont jamais renoncé au scepticisme. Les constitutions, promulguées ou annulées, ont été véritablement ignorées. Des gens sont devenus riches, d’autres se sont faits tuer. Moins ses convictions sont profondes, plus véhément sera un nouveau gouvernement à invoquer traditions, style de vie, éthique et religion : les gens émergent de leur somnambulisme affairé pour mimer un signe d’acquiescement et retourner à leurs affaires.

On a rarement perçu les pauses entre ces diapositives historiques. À la différence des fissures lézardant soudainement un maquillage scrupuleux, elles ne révélaient pas d’horribles rides ni de peau ravagée, mais le plus redoutable et inacceptable des faits : une simple absence, la lumière sur une surface vide. Et si nous le remarquions, nous n’avions pas le sentiment d’acquérir un pouvoir supérieur : une fois perçues, ces pauses pouvaient bien sûr libérer, mais elles pouvaient aussi pétrifier. Nous voilà enfin détrompés : nous avions pris une fiction pour la réalité et même les plus obstinés à vivre à la hauteur de leurs rêves ne voulaient pas de rôle dans une pièce qu’ils n’avaient pas choisi.

Ainsi, hâtivement ou avec nonchalance trompeuse, des fables romantiques ou des romans réalistes, des distributions nombreuses ou du Kammerspiel avait visité l’écran, rien que pour s’évanouir tous, ne laissant derrière eux que le relent d’un enchevêtrement fantasmagorique, un tenace goût de rien. L’Histoire n’est l’affaire de personne, murmurait l’invisible souffleur, et il est vrai que l’impermanence semblait être son seul attribut durable. À la fin, une indifférence végétative préserva les végétaux vivants, les monstres s’enrichirent grâce à leur monstruosité et les rêves tuèrent les rêveurs. »

Edgardo Cozarinsky, Vaudou urbain, Christian Bourgois, 1989, p.54-56.

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