Alban Lefranc, L’amour la gueule ouverte. Hypothèses sur Maurice Pialat, 2015.

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Entrée des fantômes.

Cela pourrait très bien fonctionner comme ça, Alban Lefranc comme un hôtel à machiner des fictions, où l’on croiserait au détour d’un couloir les fantômes de Nico, de Fassbinder ou de Cassius Clay, et pourquoi pas caché derrière l’une des portes à peine entrouverte Gudrun Ensslin, un des membres de la Fraction de l’Armée Rouge aux aguets, ou Pialat en train de tourner une des scènes de Loulou, le couple Depardieu et Huppert enlacés sous des draps blancs froissés. Une propension à fantasmer des récits à partir de personnages célèbres qui ne sont ni de l’ordre du biographique, ni du tombeau « égérique » ou pur fétichisme, pas plus que de simples récits de vies, l’écrivain Alban Lefranc travaille des vies imaginaires au corps à corps du langage, fait de la littérature un scalpel. Des fantômes et à travers eux des décennies, celles de années 60/70, qui de l’Allemagne en passant par les États-Unis et la France hantent l’écrivain, et qu’il n’a de cesse d’explorer, mais dont il arrive aujourd’hui peut-être à épuisement, à « un moment charnière », l’écrivain avançant aussi avec ces doutes. Et pourtant. Il vient de publier aux éditions Hélium, L’amour la gueule ouverte. Hypothèses sur Maurice Pialat, hypothèses sublimes et bluffantes. Alban Lefranc creuse dans la matière biographique du cinéaste à travers des détails infimes, pour en extraire une nouvelle essence d’ordre alchimique. Discussion.

 

Magali Genuite : Lors de l’exposition en 2013 à la Cinémathèque française, vous aviez déjà écrit sur Pialat, c’est une figure qui vous habite depuis longtemps ?

Alban Lefranc : Depuis mes 18 ans. Pialat est sidérant dans sa manière très personnelle de s’emparer du matériau biographique, notamment de ses rapports tumultueux avec les femmes.

Maga : Loulou, c’est complètement ça…

Capture d’écran 2015-04-30 à 12.24.23Alban : On se retrouve-là au cœur du triangle amoureux avec tous ces affects, a priori le sujet le plus emmerdant, et très casse-gueule, car Guy Marchand c’est Pialat, dans la peau de l’abandonné. Cette dimension autobiographique pourrait n’être que de l’ordre du sale petit secret, il n’en est rien. Ce qui fascine Pialat, c’est de filmer la liberté de Huppert, cette femme qui lui échappe. On pourrait s’attendre à de l’amertume, de la colère, absolument pas ! Loulou est un film transgressif où une femme dit son désir et son besoin de réinventer sa vie. Il y a une très grande attention à la domination sociale, symbolique et économique chez Pialat, qui a sans doute lu Bourdieu.

Maga : Le cinéma de Pialat naît dans un contexte particulier, les années post 68…

Alban : Son cinéma est une traversée exemplaire de son époque. Forcément, ça touche à du collectif. La sexualité, les rapports masculin/féminin, le corps lui-même sont des choses profondément historiques, jamais figées. C’est cette notion politique qui est stimulante, l’adultère ce n’est pas du tout mon sujet !

 Maga : C’est la question de Deleuze liée au corps et au politique: « Qu’est-ce que peut un corps ? »

Alban : C’est une phrase frappante que j’avais mal citée et déformée dans Fassbinder en fanfare, « vous ne savez pas ce que peut un corps ». Je traque tout ce qui ouvre des potentialités du langage, déverrouille ce qui pétrifie. Pialat avec son côté très éruptif, très corrosif c’est vraiment un cinéma des corps qui se frappent, qui se caressent, qui s’insultent, un cinéma qui prend à bras le corps ce qui nous traverse tous, sans le juger, y compris le plus sordide !

Capture d’écran 2015-04-30 à 12.40.19Maga : Vous ne l’avez jamais rencontré ?

Alban : Jamais, ni lui ni ses proches. Je tiens à garder une certaine distance. C’est lié à un refus de la grille psychologique, au refus des petites anecdotes biographiques… Rilke disait qu’il fallait faire des objets avec l’angoisse, avec ce geste-là, je touche à d’autres vérités de Pialat.

Maga : C’est une forme très étrange l’utilisation du « vous » dans le Pialat, on a l’impression que vous l’invectivez. C’est de l’ordre du geste ?

Alban : Absolument. Pour Nietzsche, le « je » n’est qu’une fiction grammaticale. Le « vous » c’est à la fois une adresse au lecteur, et une façon pour Pialat de s’adresser à lui-même, un vous intériorisé, une manière de ne pas être dans un lieu défini.

 Maga : Dans Vies imaginaires, l’écrivain Marcel Schwob interrogeait déjà les rapports du biographique, de l’historique et du fictionnel, c’est un modèle pour vous ?

Alban : C’est l’un des fondateurs de ma démarche. La croisade des enfants, c’est le livre parfait ! Schwob fait coexister différentes voix d’un même événement sans passer par la description, et réussit magnifiquement, à travers des discours, sans jamais être pédagogique ou pontifiant, à nous replonger de plain-pied dans un univers mental, celui du XIIIe siècle, qui est à des années lumières du nôtre. Il faut forcément trouver d’autres manières de raconter. Dans les bouches se ferment, l’enjeu était de ressaisir l’extrême violence de la novlangue et son emprise sur le langage et le corps dans le contexte de l’Allemagne des années 60-70 à travers la voix de Bernward Vesper qui incarne la déchirure d’une jeunesse au prise avec son passé nazi. Pour le poète et essayiste autrichien Karl Kraus, la destruction du langage précède toujours de peu les massacres. D’où la nécessité aujourd’hui de réinjecter à forte dose de la poésie dans les circuits de parole pour contrecarrer cette novlangue qui risque de nous étouffer.

 Maga : Nico, Fassbinder, Pialat sont autant de matrices fictionnelles. Qu’est-ce qui est moteur au fond ?

Alban : Prendre des personnages de cette pointure, c’est une balise minimale, ça permet de poser un certain nombre de repères très simples. C’est aussi une peur d’affronter l’illimité du roman.

 Maga : Vous faites parler les manques, les creux en quelque sorte ?

Alban : « Je bois le sang en noir des morts » disait Michelet ! Je m’autorise à parler à leur place, à descendre dans leurs psychés même les plus sombres.

Alban Lefranc, L’amour la gueule ouverte. Hypothèses sur Maurice Pialat, Éditions Hélium, 2015.

Interview publiée en version anglaise dans DOUBLE 29, avril 2015.

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