Kate Braverman, Bleu éperdument (Squandering The blue), 1988

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« C’est quatre ou cinq mois avant Tchernobyl et la pluie bleue qui épandra ses étranges cristaux de glace sur son jardin, le jour où les retombées radioactives déclarées inoffensives par les autorités ont survolé le comté de Sonoma. Le jour où le ciel a eu mal. Le lendemain matin; elle sillonnera les rues de Cotati en voiture pour acheter de la vodka russe, juste au cas où. C’est moins d’un an avant ce fameux octobre où elle se retrouvera, un peu par hasard, à une réunion des Alcooliques Anonymes et où elle renouera avec la sobriété. Il y a un bruit sec non identifié puis les lumières s’éteignent. Plus d’électricité pendant six jours. Et plus de bois de chauffage. Elle reste assise seule, dans le noir.

Erica pense aux vies des poètes américains de ce siècle. Ils sautent depuis des ponts et des navires. C’est un mois de janvier élastique, un mois de janvier tissé d’inventions dissolues, de deuils perpétuels et d’amulettes. Les poètes enfoncent leurs têtes dans les fours. Attirés qu’ils sont par le pouls de la flamme bleue. Leurs crânes sont des plazzas de chagrin et de pourriture. Ils ont au fond des yeux des entrepôts et des jetées. Il y a le déchirement atroce du coeur au moment de partir. Puis ils s’enquillent du monoxyde de carbone par la bouche. N’ont de cesse de tomber malades sous l’évangile fielleux de la lune. C’est une saison de crimes. Ils portent leurs pathologies comme on porte des guirlandes, des colliers de fleurs de frangipanier. Ils tournent en rond dans les centres commerciaux.  Ils sont en quête de quelque chose d’inéluctable et n’ont jamais la moindre certitude. Alors ils font de leurs enfants des orphelins.

La seule source de lumière dans toute la maison est l’allumette qui embrase sa cigarette. Et elle réalise que la seule source de lumière au monde est la flamme qui nous consume à petit feu. »

Kate Braverman, Blues d’hiver in Bleu éperdument, Quidam éditeur, 2015, p. 43-44.

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