Luc Sante, The Factory of Facts, 1998

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« Je m’éveillai de ce rêve tout tremblant, étrangement effrayé, et ne pus retrouver le sommeil avant plusieurs heures. À mon lever, le lendemain, j’en fis une relation écrite. À ce moment-là, mon souvenir s’était brouillé et, cependant, j’étais encore en proie à un inexplicable frémissement. En analysant le rêve, j’y reconnaissais de nombreux éléments de résidus conscients, tous culturels. La source la plus évidente était la description de Ryszard Kapuściński de l’Éthiopie sous Hailé Sélassié – exemple d’un empire effectivement maintenu dans un vide archaïque  jusqu’à une époque très récente. La rage aveugle et destructrice de la populace, d’autre part, décrivait à coup sûr de ce que j’avais lu sur le renversement du régime de Ceaucescu en Roumanie. Le passage sous silence de l’histoire,  cette idée d’un pays entier délibérément retiré des archives imprimées, m’avait sans nul doute été inspiré par Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, de Jorge Luis Borges, que j’avais relu peu de temps auparavant. Les photographies – l’image mentale que j’en garde est restée nette – devaient avoir un rapport avec un certain nombre de daguerréotypes de personnages déguisés qui se trouvaient parmi les images d’un album de famille datant de l’époque de la guerre de Sécession, que j’avais acheté dans un marché aux puces. Dans un sens plus général, je pouvais rattacher l’impression d’émerveillement incrédule suscitée en moi par les photographies du rêve à celle qu’avait provoquée l’exposition Nadar que j’avais vu cette année-là – les portraits de Baudelaire et de Daumier paraissaient à peine moins miraculeux que des photographies de Romains de l’Antiquité. Quant au nouveau James Bond, qu’il suffise de dire que mon inconscient est garni en abondance de l’imagerie des années soixante.

Je pouvais donc situer de façon assez concluante l’origine des détails constitutifs du rêve. Et je ne pouvais qu’en admirer l’architecture narrative, non sans un pincement d’envie devant les ressources et le pouvoir de compression dont dispose l’état de rêve. Par contre, ce que je n’arrivais pas à m’expliquer, c’était sa charge émotionnelle. Oh, bien sûr, j’avais eu le frisson en lisant L’Empereur, de Kapuściński, et la nouvelle de Borges, à chaque nouvelle lecture, ne manquait pas de me donner la chair de poule. J’ai toujours marché à fond dans les histoires de civilisations perdues, de poches dans le temps, de documents disparus. Mais la peur que le rêve avait déposée en moi me concernait personnellement. Ce n’était pas comme si je venais de voir un film d’épouvante ; l’écho de la terreur demeurait, persistant et profond, me laissant l’âme glacée. J’avais l’impression d’avoir plongé le regard dans un abîme – et l’abîme m’avait, comme on dit, renvoyé mon regard. »

Luc Sante, L’effet des faits, Actes Sud, 1999, p.28-30.

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