Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, 1964

Duras-et-Antelme--fonctionnairesPourquoi revenir sans cesse à Duras ? Parce que ses livres, sa personnalité exerce sur nous une vive fascination. Et dès que le goût de rien s’installe, on ouvre l’un de ses livres au hasard, et c’est toujours un choc. Et un enchantement. Un enchantement des mots, et de la langue. À contre-courant de tout, Duras se fout des carcans et de l’idéologie bien pensante. Ses récits écrits avec la plus grande froideur, le plus souvent elliptiques, fouillés et confus, nous entraînent grisés à la limite de l’étourdissement. Il faut apprendre à s’y perdre sans résistance. Sans filtres, également.

Pourquoi Le ravissement de Lol V. Stein plus que les autres ? Un livre, pour beaucoup controversé ou charnière (hommagé par Lacan), pour moi l’un des personnages les plus troublants que la littérature ait jamais produit. Et qui parle de l’oubli. L’oubli de soi. Sans faux-semblant. Écrit dans la pénombre de la petite chambre des Roches Noires à Trouville, Duras recluse face à la plage déserte, et la mer à l’infini. Le regard dans le vague. Interdite.

Oui, le Ravissement de Lol V. Stein est un livre obscur, « limite dans sa lucidité personnelle » confiait Duras. Dans ses autres livres, elle avouait tricher un peu. Mais Lol, non. Lol ne triche pas. Aucune posture ou imposture. La vérité, nue et cruelle. Où l’écrivaine, à travers un état de vide et de vacuité, guette l’abolition du sentiment. La fin de l’amour. Il n’y a plus rien à attendre et pourtant Lol reste là indéfiniment, errant follement dans les rues de S. Tahla. Sachant que rien ne viendra plus. Ne se possédant plus.

Mais qui est Lol ? Lol, longtemps restée étrangère au monde, à la suite d’un bal au casino de T-Beach, situé quelque part au Pays de Galles, lorsqu’elle assiste à l’amour naissant de l’homme qu’elle aime pour une autre… Personnage de fiction ou réel ? Lol est sans âge. Elle pourrait avoir trente ans ou un peu moins. Elle pourrait tout aussi bien être vous, moi. Elle pourrait n’être personne. Son nom, elle pourrait le tenir de Loleh Bellon, actrice qui s’usait sur les planches des théâtres parisiens dans les années 50, et qui fascinait Duras. Ou Lol aperçue un soir de Noël par l’écrivaine, lors d’un bal dans un asile psychiatrique de la proche banlieue parisienne. « Elle m’avait frappé par ce qu’elle était belle. Intacte. Elle était comme un automate. Elle parlait comme tout le monde avec une banalité remarquable. Elle parlait pour paraître être comme tout le monde. Et plus elle le faisait, plus elle était singulière à mes yeux ». Ou Duras, elle-même, alors sevrée d’alcool ? La folie lui devenant de jour en jour plus familière, plus palpable sans les effets forcément déviants des vapeurs éthyliques.

L’histoire au fond pourrait paraître banale, celle d’un homme qui tombe amoureux de la dernière venue d’un bal, celle d’une femme trompée perdue dans les méandres de la nuit hantée par son vécu, écrasée par son souvenir chaque jour nouveau… Mais il n’en est rien. Ce qui se joue ici est d’un autre ordre. Celui d’un anéantissement. De notre instabilité au monde. Et de notre propre folie. Lire Lol V. Stein, c’est comme découvrir les vides, les trous que l’on a enfuit en soi, et de les voir ressurgir là tout à coup dans un éclat foudroyant. Dans un ravissement.

Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, Folio, 1976.

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