Anna Kavan, Asylum piece, 1940

40166_originalJe ressors mes vieilles archives publiées sur Discipline in Disorder au cas où vous chercheriez quelques livres pour cet été… Aujourd’hui, Asylum piece d’Anna Kavan, écrit en mars 2009.

 

À l’origine, la photo d’une femme au visage serein, souriant…
Derrière laquelle se cache un monde asilaire, une femme glaciaire, lointaine, un écrivain hors du commun.  Plus encore que celle de Jean Rhys, la vie d’Anna Kavan (aka Helen Ferguson – marquée par la lecture de Kafka, elle choisira le patronyme de Kavan) fut une longue dérive faite de solitude et d’états limites; une suite de suicides manqués, d’internements, de fuites désespérées à travers le monde (Birmanie, Nouvelle-Zélande, Scandinavie, Afrique du Sud…), autant de voyages rattrapés par l’héroïne, qui finissait toujours par l’emprisonner dans ses serres. Le monde blanc qui habite son œuvre en est l’écho permanent. On n’appelle pas impunément un de ses romans Neige (réédité en 2013 chez Cambourakis)…

Transcription lancinante de la folie, du rêve, des « machines dans la tête », Asylum piece (1940) est la fiction anamorphosée de l’inconscient d’un écrivain, qui passa sa vie à lutter contre l’anéantissement. Décomposé en petites « scènes » visionnaires, ce court texte précurseur retrace l’expérience psychédélique de longs séjours en hôpitaux psychiatriques… Où des êtres humains, perdus dans les dédales de leur délire, enlisés dans un tissu d’irréalité, essaient en vain de communiquer avec d’autres – qui ne pourront jamais leur répondre. Cette lutte avec le monde réel raconte des pays de fiction et des villes indéfinissables. Tel un Redon écrivain, un De Chirico liquide, une Delvaux hypodermique…

Elle disait : Mon âme en Chine… Et la métaphore traduisait son état de défonce sous la forme d’un espace-temps inconnu… un territoire halluciné, reculé ; échappée belle pour celle qui, se sentait coupable d’être là. La fin viendra un jour de décembre 1968, sa fidèle seringue chargée d’héroïne – son « Bazooka » comme elle se plaisait à la nommer – posée à côte de son lit… Elle venait d’avoir 67 ans.
Ici s’achevait l’errance d’un être pas tout à fait humain, une étrangère au monde comme à elle-même, et qui disait n’avoir « ni corps, ni identité ». Huit jours avant sa mort, elle terminait une lettre adressée à l’écrivain de science-fiction Brian Aldiss, par ces mots :
« Excusez le caractère désordonné de ce billet. Je ne me sens pas vraiment humaine, en ce moment ».  Nous non plus, à vrai dire…

« J’avais un ami, un amant. Ou l’ai-je rêvé ? Tant de rêves m’assaillent désormais que je peux à peine distinguer le vrai du faux : des rêves comme de la lumière emprisonnée dans de brillantes cavernes minérales, des rêves lourds, brûlants, des rêves de l’air glaciaire, des rêves comme des machines dans la tête. Je suis allongée entre le mur nu et le remède amer qui forme un dépôt dans le verre nain, et je m’efforce de me souvenir de mon rêve.
Je me vois en train de marcher la main dans la main avec quelqu’un d’autre, un être humain dont le cœur et l’esprit ont poussé dans mon cœur et mon esprit. Nous nous promenions ensemble sur beaucoup de routes dans la clarté du soleil (…). Il y avait entre nous une compréhension sans réserve et une paix indestructible. Moi qui avais été solitaire et inaccomplie, j’étais alors exaucée. Nos pensées couraient ensemble comme des lévriers, avec la même rapidité. A l’égal d’une musique, nos pensées étaient la perfection même. »

Anna Kavan, Une représentation à l’asile, Christian Bourgois, 1983.

 

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