Alix Cléo Roubaud, Journal (1979-1983)

photo(1)Je ressors mes vieilles archives publiées sur Discipline in Disorder au cas où vous chercheriez quelques livres pour cet été… Aujourd’hui, le Journal d’Alix Cléo Roubaud, écrit en février 2012, et également publié dans Double 27.

 

Capture d’écran 2015-08-04 à 13.32.03Elle s’appelait Alix Cléo Roubaud. Elle était photographe. Durant les quatre dernières années de son existence, elle a tenu la main courante de sa vie dans un Journal hanté par la maladie (asthme aggravé), la mort, le suicide.
Des cahiers sur lesquels, d’une écriture serrée, elle consignait tout, sans aucune forme de secret : peurs, tourments, addictions, intimité, projets et réflexions sur la photographie. Au fil des pages, on est précipité dans la vie, dans l’intensité d’une vie, dans la dépression, dans l’idée de la mort. On ne reculera pas. On lira tout jusqu’au bout.

02ACR_autoportraitHabitée par la peur de disparaître, elle pratiquait l’écriture au quotidien comme pour apprivoiser l’abîme, « elle écrivait dans l’ordre des jours, sans revenir en arrière, sans corriger, sans effacer ; pour elle-même ; et, peut-être, bien qu’elle n’ait rien dit à cet effet, ni pour ni contre, pour être lue après sa mort », commente son compagnon Jacques Roubaud. Elle aimait la vie de loin, passionnément, mais sans l’impression d’y être ni d’en faire partie. « Des peurs pour rien, mais après tout tant de choses pour rien et c’est ainsi. Ce soir je ne suis rien du tout mais je t’écris comme je peux, avant de me mettre au lit, malgré les délires de fièvre des deux dernières nuits ». Une lente mélancolie qui la renvoyait à sa propre solitude. Une absence à soi qui trahissait la connaissance d’états limites : « Plus de jours, plus d’heures, plus d’amis, un effacement simple de ma personne, s’accomplissant lentement comme une gangrène. » La vie vécue comme une longue dérive… D’origine canadienne, Alix maîtrisait aussi bien l’anglais que le français. D’emblée, le  Journal  entremêle les deux langues. Mais très vite, l’anglais s’impose à elle comme la langue de l’impuissance, de l’inavouable. Alix donne libre cours aux désarticulations, aux contorsions poussant le langage au bord du balbutiement.

Journal bégayé, magnifique, dément, quelque chose de noir. Parsemé ça et là des photographies d’Alix, images spectrales de sa propre mort. Elle qui écrivait « l’horreur vient le matin. Elle ne vient pas du matin, elle vient de la nuit, et arrive quand elle survit de la nuit. Quant au matin, le monde a gardé son visage de nuit », s’en est allée à la rencontre de sa propre mort un matin de janvier 1983, emportée par une embolie pulmonaire, alors qu’elle venait à peine d’avoir 31 ans.

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« 21h30 rue de la Harpe le 5.X.80
pas de timbres

« Bon,je vais rester.Il fait froid dehors,je n’ai pas froid. La maladie, n’est pas une seconde nature,elle abolit toute nature.Reste, pour une sorte de permanence,des traces :photos, papiers,ordres.les conversations ne sont rien.la conversation est l’art de donner ce qui ressemble à une nature.Je te parlerai toujours trop ou pas assez ou mal, enfin c’est comme ça.
Que vas-tu faire de moi,ma grisaille,mon manque de consistance,mon désir de me taire le plus possible,par la photo par exemple.Ou pourquoi la photo ?parce qu’elle est fragmentée et que,comme dans les aphorismes, la fragmentation laisse voir les blancs entre les morceaux et c’est très précisément là.Peut-être une esthétique de la ruine…
Des peurs pour rien, mais après tout tant de choses pour rien et c’est ainsi. ce soir je ne suis/rien du tout mais je t’écris comme je peux, avant de me mettre au lit, malgré les délires de fièvre des deux dernières nuits j’aime ce lit

A très bientôt,à très bientôt
(non envoyée)

29.X.80

« well haven’t we been through it all over again.A night shifted between rooms and night walks and my drunkedness and you came to pick me up at three in the morning sitting on the ground in the court-yard rue Vd T and the great vagueness of hangover through which one reconstructs each ever maddening sentence.

Begin again.Forget the pain.remember I dragged you,unshaven,out of bed at five in the afternoon to listen to Basil Bunting and you were so happy and I was so proud that you belonged there.

Still the buzz in my ears : « it like with Carnap ! »

Bought ? yesterday.One swallowed in the bus yesterday after days of hunger and depression ;then a couple more before sleeping.Today was Jean’s film :a couple more to keep away stage fright and to stay abreast of Jean’s frightening dpression »

7.VIII.81

«- I don’t understand
-Neither do I.
In the kitchen,on the table, terrified, death smell,a dead dormouse somehow,gray,I am going to break down entirely,the part of me that carries on the game works automatically and is hollow,meanwhile the grey summer leaks away ant I shall be thirty soon and I panic,sheer,steep panic as I am terrified of killing myself,as I listlessly watch myself building up to it,not daring to tell Jacques nor anyone as blank August creeps up, my family far away and not a single photograph in months except the bleak via crucis with the final blank wall and nothing else except a window which should end the whole thing and thank God, the God who stares blankly on me through that window, thank God the window is only two stories high,so frightened I don’t dare go to the doctor.
Nothing is real time receding into timelessness. »

19.1.83

« Il me fallait une maladie mortelle,ou répertoriée telle,pour guérir de l’envie de mourir.De la manière la plus oblique,organique,lente,j’ai inventé,en quelque sorte,ma maladie. –et celle dont je guérirai. »

 

Alix Cléo Roubaud, Journal (1979-1983), Seuil, 1984 (réédition 2009).

 

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