Dov Lynch, Mer Noire, 2015

soukhoumi

 

 

Peu de livres m’ont davantage troublé, cette année, que Mer Noire de Dov Lynch. Dès les premières pages, quelque chose de sombre s’insinue dans le récit, quelque chose de sec en scande la prose sur laquelle on bute, et rend la lecture inconfortable, pour au fils des pages se laisser emporter par le flot des phrases aussi brèves qu’incisives jusqu’à l’immersion, totale. Peut-être aussi parce que ce livre, paru en ce début d’année plutôt sinistre, était l’annonciateur précoce d’un mauvais pressentiment ; toute la charge inconsciente ou non de la littérature. L’écriture ne serait-elle pas, comme le soutient Pierre Bayard  dans son fabuleux essai, Demain est écrit, « le lieu d’une obscure prescience de ce qui n’est pas encore advenu ».

Mer Noire est un livre qui parle de guerres civiles, de solitudes, de pertes et de rencontres dans une Europe en pleine déliquescence et nous entraîne de l’Irlande du Nord jusqu’au Caucase. Jusqu’à la Mer Noire. Jusqu’en Abkhazie, aux confins d’une Europe qui se déchire – une Europe qui se meurt – où se livre une guerre sans nom qui fait rage depuis Soukhoumi, capitale meurtrie,  où la jetée reste comme le vestige chancelant d’un âge d’or où géorgiens, grecs, juifs, allemands et apparatchiks passaient le plus clair de l’été. Palace déchu de la Riviera soviétique. L’Abkhazie, république auto-proclamée née d’une guerre absurde contre la Géorgie en 1992-1994,  reste comme « une fissure dans notre géographie politique, puisque non reconnue par la communauté internationale », dira Dov Lynch, « une anomalie qui dérange… » Un État fantôme au sein de la Géorgie ne figurant sur aucune carte, coincé à la frontière de la Russie. Ancien diplomate, professeur d’études de guerre, négociateur des conflits en Abkhazie, féru de géopolitique, Dov Lynch, irlandais de souche, a sillonné cette partie du globe en explorateur averti à la recherche d’une réponse, ou tout du moins un début de réponse. Comment un État peut-il exister sans reconnaissance par ses pairs ? Comment tout un peuple peut-il survivre à l’indifférence ? Dont il tirera un livre aussi fouillé que lucide sous le pseudonyme Leon Colm, Improbable Abkhazie : récit d’un État-fiction.

soukhoumi-rive-noire-11196-300x300Mer Noire est une odyssée à rebours, chaotique et silencieuse. Dimitris, jeune dissident de l’IRA, fuit son Irlande natale à la recherche de son passé. Dimitris paralysé par le poids de sa fratrie, démuni, entravé, insondable, n’est pas encore l’auteur de sa propre vie longtemps écrite par le conflit, la forte personnalité de son père, d’un frère disparu qu’il n’a certainement jamais réellement connu, d’une mère absente d’origine grecque née à Soukhoumi … Dimitris partant à la recherche de lui-même. Ou comment donner un sens à sa vie. Une quête perdue d’avance, évidemment. Un somnambule marchant vers l’abîme, et au bout du voyage, la nuit. Une nuit aussi noire que cette mer profonde et trouble, décharge de toute l’Europe, « une mer oubliée, perdue dans un pli de la carte entre l’Europe et l’Asie. » C’est ici, dans cette région des Balkans oubliée de tous, que toute l’Histoire de l’Europe atteint son paroxysme, que se finit l’histoire de Dimitris, comme dans un cul-de-sac. Ou, pour paraphraser Volodine, son terminus radieux ? C’est là peut-être, dans le chaos, dans le plus grand éloignement de soi, que toute vie prend sens.

photo(1)Mer Noire parle de politique, et de nos destinés. Du monde, en mouvement. De nos frontières floues et indéterminées. De lignes invisibles. Des conflits qui ne cessent d’animer notre continent, et des conflits intérieurs qui en découlent. Dimitris, à la croisée des origines, est à l’image de tout un peuple, et de son effacement. À l’image d’une Europe hantée par les guerres lointaines. Une Europe restée sauvage, héritière des infamies du XXème siècle. Et qui ne cesse d’être en guerre.  Mer Noire est comme un cri étouffé lancé  à la face du Monde.

« Il traversait le continent comme s’il connaissait déjà le chemin, voyageant au rythme du train, entraîné dans son mouvement, calfeutré dans le bruit des moteurs. Au fil des kilomètres, il avait l’impression de découvrir une nouvelle géographie du continent, une géographie mobile, comme si la terre n’était plus fixe, qu’elle évoluait au fur et à mesure qu’il avançait. »

Dov Lynch, Mer Noire, Anarchasis, 2015, p.56.

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s