Marcelle Sauvageot, Laissez-moi (Commentaire), 1930

sauvageot-marcelle-178x225

Il existe des livres qu’on ose à peine toucher du bout des doigts car on sait qu’ils vont remuer en nous quelque chose de si profond, faire remonter à la surface certaines blessures si bien enfouies qu’on les laisse là, en attente, cependant tout près mais sans arriver à franchir le pas de la lecture. Et un jour, tout à coup, on ne sait pourquoi, on le prend, on s’y plonge dans un élan de fuite ou de désespoir et c’est comme une claque. Avec cette impression étrange d’avoir déjà lu ça quelque part, comme si le livre nous avait déjà contaminé de part sa seule présence. S’était infiltré de manière insidieuse dans nos pores, notre mémoire devenue pour l’heure défaillante. On sait alors que ce livre-là ne nous lâchera pas. Qu’il va nous coller comme une sangsue sanguinaire et affamée sans aucune autre alternative que de le parcourir coûte que coûte jusqu’au bout.  Jusqu’à peut-être y laisser sa peau, ou y perdre son âme.

Laissez-moi de Marcelle Sauvageot est sans nul doute l’un de ces livres. Écrit d’un jet fulgurant, ce livre (en forme d’autobiographie) qui nous invective, nous pousse dans nos retranchements les plus fous, nous force à descendre dans la psyché la plus profonde d’une femme qui  fuit le monde, et son lot de cynisme effrayant. La lâcheté permanente des hommes. Un texte aussi amer que lucide. Sans larmoiements. Débordant d’une poésie déchirée et cinglante.  Une longue lettre où une femme (Marcelle Sauvageot sans nul doute) se dévoile sans aucune pudeur, mène un combat sans bornes pour survivre à la maladie (terrassée de l’intérieur par une tuberculose pulmonaire), et se défaire d’un amour après avoir reçu des mains de son amant, une lettre de rupture. Marcelle Sauvageot, isolée volontaire dans un sanatorium devenu le sombre théâtre où se joue les méandres de son âme meurtrie, afin de briser les « lianes souples qui s’agrippent, (la) retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre. » Et pour qu’un jour le nom prononcé de son amant passe devant elle « comme un souffle sans plus rien effleurer », même si cela doit passer par sa propre mort. Une délivrance comme une autre. Car les toux incessantes commencent à hacher ses nuits : « Et moi-même, je tousse en réponse pour vérifier l’état de mes poumons. Vais-je sentir ce creux, ce vide de soufflet crevé ? » Un jour du mois de Janvier 1934, à bout de tout, l’écrivaine connaîtra ce manque et, peut-être avec lui, l’apaisement, emportée par la tuberculose qui la rongeait depuis des années… -hurlant dans un dernier souffle : « Laissez-moi ! »

« Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. […] Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l’épaule et ne m’accompagnez pas de loin. Laissez-moi. »

Marcelle Sauvageot, Laissez-moi (Commentaire), Phébus, 2004.

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s