Grisélidis Réal, Suis-je encore vivante ?, 1963

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Je ressors mes vieilles archives postées sur Discipline in Disorder… Aujourd’hui, Suis-je encore vivante ? par Grisélidis Réal, note de lecture écrite en juin 2009. 

 

Suis-je encore vivante ? La question sonne comme un leitmotiv. Elle est, depuis, devenue avec l’énergie du désespoir une raison pour ne pas crever…

A l’heure de son incarcération en 1963, dans la prison pour femmes de Munich, Grisélidis Réal – future « grande putain révolutionnaire » du Mouvement des prostituées des années 70 – a déjà vécu une vie hors du commun. Elle attendra dix ans avant d’en faire le récit dans Le Noir est une couleur, roman autobiographique dans lequel elle décrira son départ précipité pour l’Allemagne en 1961, en compagnie de deux de ses enfants et de Bill son amant «schizophrène ». Une fois à Munich, elle se livrera deux années durant à la prostitution, ainsi qu’à de menus trafics de kif acheminé depuis Tanger. Dénoncée par un certain P. surnommé le «Judas», la voilà arrêtée puis mise en cellule « pour détention et commerce de drogue ». Transférée dans une cellule individuelle pendant sept longs mois, elle va maintenir une discipline quotidienne : tenir le « Journal d’une désespérée » qu’elle rebaptisera plus tard Suis-je encore vivante ? Elle y décrit minutieusement le quotidien de la vie carcérale avec tous ses désagréments et ses contraintes, le désespoir « redurci » qui fait bloc avec la cellule, les suicides manqués, les rêves d’évasion, les rapports difficiles avec les gardiennes – « ces faces jaunies et boursouflées par la froideur de leur vie trop lâche, momies gardant d’autres momies » -, les privations absurdes, la confusion du temps, des jours et des nuits… « Ici, l’innocence ne paie pas »…
Journal d’internement, document brut écrit sur des feuilles volantes, Suis-je encore vivante ? est une mélopée sur la solitude la plus impitoyable, celle d’une claustration inexorable à la prison… « vie enfermée où l’on est comme dans une tombe… et où on lutte, lente, contre l’asphyxie et l’envie de tout lâcher »… Ultime survie : « Faire rendre gorge au silence. »

NB: En 1981, Grisélidis Réal confira à nouveau ses mémoires de la passe à Jean-Luc Hennig dans Grisélidis, courtisane, beau livre sur le quartier des Paquis à Genève réédité  chez Verticales en 2011, qui ont entrepris depuis quelques années d’éditer ou rééditer tous ses textes  :  La Passe imaginaire, son Carnet de bal d’une courtisane, Le noir est une couleur, Les Sphinx, Mémoires de l’inachevé (écrits posthumes).

« Je suis là, j’étais là toute la journée, assise à cette même table sur ce banc dur, trop éloigné de la table ou couchée sur le lit et hier, et demain, et depuis trois mois, et pour combien de mois encore. Je hais toutes ces choses, et je voudrais hurler jusqu’à ce que je ne sache plus où je suis, qu’on me sorte, qu’on m’emmène d’ici, même folle, même morte, mais que je sois enfin ailleurs. Cela ferait tant de bien d’être folle, de tout casser et de crier, et de frapper, de blesser même ces êtres mécaniques à panoplies de lourdes clés. J’ai peur de ne plus pouvoir me retenir et que tout cela se passe véritablement et que ce soit la fin de tout espoir. J’ai peur, en ce moment même, de regarder les objets, de les toucher, de savoir que je suis enfermée ici avec eux et avec moi, j’ai peur aussi de mes mains, de mes yeux et de mes dents, j’ai peur de ce qu’il y a dans ma tête-je ne veux pas y penser-, je ne veux pas y faire attention, mais parfois ce sont les objets qui pensent, et leur langage insidieux, leurs ordres à peine dissimulés, leurs contacts, tout cela ronge, ronge, grignote quelque part dans mon cerveau une petite place où déjà quelques-unes de leurs idées ce sont insinuées.
Mais je NE VEUX PAS ENCORE. »

Grisélidis Réal, Suis-je encore vivante ? , Verticales, 2008.

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