Gilles Deleuze, Lettres et autres textes

Capture d’écran 2014-12-22 à 13.29.10

 

 

Il est des moments rares. Si rares que naît l’envie d’en prolonger l’instant, ne serait-ce que par un post, si léger et si court soit-il. Excusez du peu.

 

Vient de paraître aux Éditions de Minuit, Lettres et autres textes, troisième volume des écrits posthumes de Gilles Deleuze. Une manière de nous rappeler qu’il y a 20 ans, le 4 novembre 1995, le philosophe s’était suicidé sautant par la fenêtre de son appartement parisien ;  Deleuze souffrait, depuis son enfance, de troubles respiratoires sérieux arrivés à leur paroxysme à l’aube de ses 71 ans. Lui qui écrivait en mai 1994 à son ami André Bernold, « la déchéance de mon existence, surtout le matin, me rend douloureuse la cohabitation avec un ami cher… » En ce matin du 4 novembre, cette cohabitation lui était  désormais devenu insupportable avec la vie.

Quelques lettres écrites à ses pairs ou ses contemporains, proches et intimes – Felix Guattari, Pierre Klossowski, Clément Rosset, Michel Foucault, Gherasim Luca, Elias Sanbar… dont l’amitié indispensable tant philosophique qu’humaine reste le fondement intrinsèque de son être -, parsemées d’un long entretien de 1973 avec Guattari sur leur grande œuvre commune, L’anti-Oedipe – retranscription de bandes sons magnétiques conservées depuis entre les mains minutieuses de Raymond Bellour -, des écrits de jeunesse inédits et désavoués par le philosophe, voilà en quelques mots ce que renferme entre-autres ce recueil de textes fragmenté. S’y révèle un Deleuze, perplexe et inquiet, aussi modeste qu’exigeant, toujours en rupture, tant dans le ton que dans le style, les logiques de la pensée, et porté par une même nécessité : celle de la fracture qui l’anime, aussi bien culturelle que politique, grandes nébuleuses de notre époque. Un philosophe qui restera en rupture totale avec le monde, ce vaste simulacre d’une société bien pensante qui l’étouffe. Où comme il l’écrit à Clément Rosset en 1966, alors qu’il vient de finir son long essai sur Sacher-Masoch, il poursuit « d’obscures rêveries sur la nécessité d’un nouveau style ou d’une nouvelle forme en philosophie. »  Capture d’écran 2015-11-24 à 13.17.17Me revient en mémoire cette image de Deleuze prise à la dérobée dans un café par Raymond Depardon dans l’atmosphère de l’après mai 68 : souriant, la cigarette au doigt, le regard happé par on ne sait quoi, le visage flottant entre ombre et lumière. Quelque chose plane, très flou. Une image emblématique de son époque. D’un devenir autre possible…  « En chacun de nous, il y a comme une ascèse, une partie dirigée contre nous-mêmes. Nous sommes des déserts, mais peuplés de tribus, de faunes et de flores. (…) Et toutes ces peuplades, toutes ces foules, n’empêchent pas le désert, qui est notre ascèse même, au contraire elles l’habitent, elles passent par lui, sur lui. (…) Le désert, l’expérimentation sur soi-même, est notre seule identité, notre chance unique pour toutes les combinaisons qui nous habitent. » ( Dialogues avec Claire Parnet.)

« À André Bernold

Paris 28/05/94

André,

Je pense à toi si souvent. C’est curieux comme nos existences (je parle de nos deux existences) protègent leur état de crise chronique en trouvant un abri dans ce qu’il y a de plus violent en art, de plus terrible. C’est que cette terreur-là met en déroute l’abjection de ce monde (pas de jour qui ne nous fasse haïr notre époque, non pas au nom d’un passé regretté, mais au nom du plus profond présent). Terribles sont les chants mongols que tu m’as envoyés, une voix si creuse, terriblement creuse, que les autres voudraient remplir. Nous n’avons que ces deux choses, la violence de l’art, et cette autre violence qu’est la grâce et la beauté d’un enfant, Nicholas. Un peu tardivement, je me suis mis à connaître et aimer Ravel : il me semble ne ressembler à rien, avoir une étrangeté radicale, et lui aussi disposer d’une existence fragile à l’abri de l’extraordinaire violence de son art. »

Gilles Deleuze, Lettres et autres textes, Les Éditions de Minuit, 2015, p. 98.

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s