Rêve de fuite #4 : Joseph Kessel, Wagon-lit

9782070380350

 

 

 

 

 

« Combien de fois, dans mon enfance assez pauvre, ai-je rêvé sur les quais des gares devant les rames uniquement composées de wagons-lits et qui contenaient pour moi toute l’essence, toute la magie du voyage terrestre. Sur leurs flancs les pancartes portaient les noms des capitales, des grandes villes inconnues. Ils y menaient directement. À l’intérieur brillaient doucement des bois polis, des velours. Les femmes, dans les couloirs, paraissaient plus belles, les hommes plus audacieux.
Puisque j’avais d’un seul coup mis en jeu toutes mes chances et toute ma fortune je ne pouvais faire autrement que de les emmener dans une de ces cabines fascinantes.
J’en jouissais comme un enfant comblé pour la première fois dans ses désirs. Je m’étendais sur la couchette pelucheuse, je disposais mes bagages légers dans le vaste filet, je m’asseyais dans le fauteuil qui fait face à la table, j’ouvrais le cabinet de toilette.
Ces mouvements absurdes et bienheureux me reposaient de l’excitation maladive où me tenait la difficulté, l’imprécision de mon dessein final et l’espérance, malgré tout, de réussir. Le rythme du train ne faisait que précipiter mes pensées, mes craintes, mes ambitions. La confusion, la vitesse de leur ronde démente, me devenaient parfois intolérables. Mais quand j’arrivais au point de rupture nerveuse, un coup d’oeil sur mon domaine enchanté, un frôlement de la main sur le velours vert me donnaient une joie si forte et si ingénue que tout me paraissait facile, ordonné et préparé pour un succès que je ne cherchais pas à définir.
Les heures passèrent dans un contentement des yeux, de la peau, traversé de brusques inquiétudes qui s’enfonçaient dans ma poitrine comme des flèches glacées. Je regardais à peine le paysage à travers la vitre contre laquelle crépitait une pluie d’automne. Le miracle était à l’intérieur, dans cette boîte close, vernie et capitonnée et dans les battements de mon coeur fondus aux halètements de la bête métallique qui m’emportait, m’emportait…
Et la nuit vint, et avec elle, dans l’ombre bleue du compartiment le dur sommeil de la jeunesse. »

Joseph Kessel, Wagon-lit, Éditions Gallimard, Folio, 1932, p.20-22.

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