Tezer Özlü, La vie hors du temps. Voyage sur les traces de Kafka, Svevo et Pavese, 1982

1453424_1719523691603754_4805215617648138815_nQue reste-t-il de nos souvenirs ? Il ne demeure finalement que de l’éphémère, une matière à fantômes. Voilà qui pourrait résumer toute l’œuvre de Tezer Özlü, écrivaine d’origine turque, exilée très tôt en Europe : Paris, Berlin puis Zurich, ses villes de prédilection.

De l’auteure, on retiendra d’emblée son rejet du monde,  sa personnalité « hors du temps ». On sait déjà que l’on voudrait tout lire d’elle, ses lettres, ses nouvelles, son journal plus que tout. Pour une immersion totale. Mais à moins que l’on ait entendu nos prières et qu’une récente traduction soit en cours (à bon entendeur…), il nous sera impossible d’y accéder, ne parlant malheureusement pas le turc (et on le regrette) dont les consonances nous enchantent sans pouvoir rien y comprendre cependant. On ne désespèrera pas pour autant. On se contentera de son court texte autobiographique, Les nuits froides de l’enfance (1980), on plongera dans La vie hors du temps. Voyage sur les traces de Kafka, Svevo et Pavese (1982) grâce au très  beau travail de la maison d’édition Bleu Autour, et  pour ce dernier de la traduction de l’allemand par Diane Meur, Tezer Özlü ayant désertée jusqu’à sa langue maternelle… Un essai qui rassemble trois des plus grands écrivains de la Mitteleuropa qui ont peuplé toute son adolescence, et plus encore, et que l’écrivaine a abondamment traduit.

Et puis, cette carte en paysage sur la couverture qui nous intime aussitôt à faire un voyage à travers l’Europe Centrale, une Europe qui s’est évanouie, qui s’est délitée au fil du temps, au fil des guerres et des conflits. Berlin, Prague, Trieste, Turin… des villes meurtries à l’atmosphère terriblement « psychique » qui gardent les stigmates du XXe siècle. Villes à la force secrète recelant  à la fois la possibilité du suicide et le désir ardent où l’on s’enfonce en apnée dans les pas de Kafka, Svevo et Pavese. Bien plus qu’un journal de bord, La vie hors du temps est une odyssée qui nous entraîne dans les grandes faillites de l’Histoire à la recherche de ses victimes collatérales. Elle s’interrogeait : « il serait peut-être intéressant de se réveiller tous les quatre ans, de jeter un œil au monde, de constater ce qui a changé et ce qui n’a pas évolué – les ruines d’un coté, et les murs dressés de l’autre, » curieux de s’apercevoir que rien, ou si peu, n’a si tristement changé depuis.

Tezer Özlü grandit en Anatolie non loin de la Mer noire, puis à Istanbul où ses parents, des instituteurs laïcs, sont venus s’installer. Envoyée au collège autrichien catholique Sankt-Georg d’Istanbul, elle y reçoit une éducation conformiste, c’est là cependant qu’elle apprend tout de la littérature allemande. Tezer Özlü évolue au sein d’une société musulmane profondément conservatrice, héritière des décombres de l’Empire ottoman, qui croule sous le poids des normes et où la violence politique est coutumière. « Je sens que le monde est autre que celui qu’on nous assigne, qu’on nous enseigne, » son désir de fuite naît de là, de cette enfance étriquée plus soucieuse des apparences que de liberté. À 18 ans, Tezer Özlü quitte sa Turquie natale où la jeunesse vit emmurée, une jeunesse souvent guettée par la folie dont Les nuits froides de l’enfance est un cinglant témoignage  : elle y décrit la persécution de ses amis étudiants gauchistes, ses multiples internements, le sadisme implacable du corps médical, les électrochocs qui abolissent les émotions, toute sensibilité, toute liberté de penser, ses veines échappées, la solitude absolue, toute l’inhumaine machine concentrationnaire de l’hôpital. La psychiatrie devenue comme l’arme de la bourgeoisie bien pensante hésitant entre l’immobilisme confortable et la révolte difficile. Un seul combat possible : « Dire avec les mots le saut minuscule qui vous fait basculer à une vitesse foudroyante de la raison à la folie […]. Si l’on ne touche pas à la folie, les frontières de la raison sont sinistres. Il n’y a rien de plus effrayant que l’ordre et la sécurité.» Tout écrire des tourments, du chaos qui l’habitent.

tezer-ozlu-2On est saisis par sa prose dépouillée à l’écriture blanche, presque clinique, emportés dans une pérégrination autant géographique que poétique. De phrases courtes, tendues, en proses effilées, Tezer Özlü tisse une géographie de l’intime, là où la parole n’a plus lieu d’être, où écrire devient indispensable. Se fait dans l’urgence et dans l’introspection douloureusement lucide de son âme : «Dans mon tiers-monde, j’avais toujours vécu dans le monologue. Parlé en dedans. Aimé en dedans. Pensé en dedans. Ce n’est qu’en voyage, dans les trains, sur les rails que je ressentais le monde.» Les rails. Le mouvement. Une sorte d’infini terrestre. L’abolition possible de tout souvenir. S’abandonner. Ou devenir cendre. Devenir fumée… « On est jamais si bien que quand on est nulle part », dit-elle. Tezer Özlü erre de ville en ville, d’hôtel en hôtel au grès de rencontres et de liaisons aussi insolites que brèves, en quête d’elle-même.

Pas étonnant que celui qui écrivait : « La vie ressemble à la maladie en ce qu’elle procède par crises et usure progressive, comme elle comporte aussi ses améliorations et aggravations quotidiennes. Mais, à la différence des autres maladies, la vie est toujours mortelle », qui creusait dans les méandres de la psyché humaine ait tant fasciné l’écrivaine. Décalé, inapte, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier l’écrivain non moins sublime, Italo Svevo. Habité par l’échec, « condamné à perdre », il se considérait comme un « ridicule animal debout ». Né à Trieste en 1861, Svevo est sujet autrichien jusqu’à l’âge de 57 ans, devenu sur le tard italien lors du rattachement de Trieste à l’Italie en 1918. Lui aussi restera un écrivain sans patrie véritable, sans lecteurs non plus. Il lui faudra attendre 1923 – à 62 ans – pour que son chef-d’oeuvre quasi-autobiographique, La conscience de Zéno,  un anti-héros esquissé à son image, paraisse.  À peine le temps de profiter d’une certaine reconnaissance par ses pairs, qu’un jour de l’année 1928, sa voiture dérape sur l’asphalte humide pour brutalement s’écraser dans un fossé. Svevo ne s’en remettra pas, alité sur son lit d’hôpital, il succombera pour insuffisance cardiaque. Puis dans la pénombre d’un tunnel croiser Frantz Kafka  pour qui l’écriture est « une activité atroce » impliquant « une ouverture totale du corps et de l’âme »,  et Cesare Pavese, le grand mélancolique… Pavese qui achèvera Le métier de vivre par ces mots « tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus », prémices au suicide, dans la chambre 305 de l’Hôtel Roma à Turin un soir d’août 1950 à coups de barbituriques. Tout comme Tezer özlü, des figures d’écrivains, « mal placés, déplacés », « affectés d’une bizarrerie qu’on pourrait dire topologique : nulle part, en aucun lieu, national, social, historique, familial, il(s) ne trouve(nt) leur place, et même pas en eux-mêmes », et qui « seuls se tiennent du côté du vrai, » comme l’affirme si bien Olivier Rolin dans l’une de ses conférences retranscrite à la suite de son vertigineux texte,  La langue, publié aux Éditions Verdier.

Obsession de la mort et de la solitude donc, exilés en eux-mêmes, quête de l’individu toujours tiraillé entre leurs aspirations propres et une société soucieuse d’ordre, ils sont les témoins incandescents d’une Europe subissant les forces aussi irrésistibles qu’inéluctables de l’Histoire. Et où, constat d’échec selon Pavese, « tout n’est que perspective de désastre. »  « Il faudrait pouvoir fermer les yeux »,  disait Tezer Özlü, « s’abstraire de tout cela ne serait-ce que trente minutes, une petite demi-heure, mais non pas moyen. » Non, pas moyen, le voyage est sans fin.

« Il faut que je me replie derrière mes murs. La mer, la Méditerranée, de nouveau je ne vais pas réussir à l’atteindre, comme autrefois à Gênes. De nouveau je sais que mon lieu et le lieu de mes semblables, ce sont ses murs à lui. Aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest. Le seul principe ferme de ma période de nihilisme, me tenir à l’écart des êtres humains, me revient avec autant plus de force, maintenant que je m’apprête à quitter cet hôtel. À l’époque, je me représentais le monde exactement tel qu’il s’offre à moi au bord de cette E5. La pluie tombe. Les blés sont couchés dans le champ. Les étudiants au drapeau rouge ne sont plus là. Je n’ai jamais aimé les drapeaux. Même enfant. (…)

Quelle contrainte me rend tout si difficile ? Les mots. Et le fait d’être tout à la fois : femme, homme, prostituée, cliente de bordel, enfant, adulte, épouse, époux, travailleuse indépendante, femme active, individualiste, socialiste, marxiste, nihiliste, masochiste, et dans le même temps un néant. »

Tezer Özlü, La vie hors du temps. Voyage sur les traces de Kafka, Svevo et Pavese, (traduit de l’Allemand par Diane Meur, éditions Bleu Autour, 2014, p. 84-85.

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