Paulo Branco : Entretien

Capture d’écran 2015-10-29 à 16.49.05C’était en plein mois d’août, en fin d’après-midi où à Paris la chaleur reste accablante, le rendez-vous était fixé au premier étage du Café de Flore, son QG, loin des bureaux d’Alfama productions. Paulo Branco, veste sur l’épaule, branché sur son téléphone, attendait sur le seuil de la porte l’air désappointé, le Flore était fermé pour travaux. Le temps de s’accorder, l’entretien se fera de l’autre côté du boulevard Saint-Germain, en terrasse du Café Armani parmi le flot de touristes en villégiature qui arpentent depuis des heures le pavé de la Rive gauche.

Quant à Paulo Branco, pas de vacances, jamais, « Pourquoi faire ! » Le lendemain de notre rencontre,
 le producteur prendra le train de nuit pour Locarno via une escale à Milan, pour y défendre bec et ongle l’une de ses dernières productions en Compétition, « Cosmos » , du cinéaste polonais Andrzej Zulawski, une adaptation au couteau du livre éponyme et tout aussi sidérant de Witold Gombrowicz. Pour se rendre fin août à Gindou, petite enclave cinéphilique du Lot, où on lui rendra hommage.
 Une adaptation d’un livre à l’image, Paulo n’en est pas à son premier coup de maître, il en a fait entre autres une obsession. Et pour cause. Si Paulo Branco est un cinéphile éclairé qui produira tout ce que le cinéma international d’avant-garde et indépendant fabriqua de plus singulier et radical, enchaînant les chefs-d’œuvre – de Marguerite Duras à Manoel de Oliveira, en passant par Alain Tanner, Jean- Claude Biette, João Cesar Monteiro, Raoul Ruiz, Chantal Akerman, Wim Wenders, Werner Schroeter, Jerzy Skolimowski, Sharunas Bartas, David Cronenberg, Mathieu Amalric et bien d’autres, la liste serait trop longue à énumérer -, il est également un féru et grand lettré. Les classiques, ses contemporains, tout y passe. Paulo emporte toujours dans sa valise une pile de bouquins comme on transporte des talismans, et puis sait-on jamais, il pourrait avoir besoin de l’un ou de l’autre à tout moment. Pour l’heure, beaucoup de grecs, les poètes surtout. Une sorte de paravent contre tout ce fatras ambiant…. Et quand la littérature rencontre le cinéma, chez Paulo, ça donne ce savant et subtil croisé entre Don DeLillo et David Cronenberg, deux monstres d’invention travaillant au corps à corps les déséquilibres du monde. « Tout est question de rencontres », affirmera Paulo.

Son grand rêve, avoue-t-il ses derniers temps, adapter un roman de Pascal Quignard, autre solitaire érudit qui, à la manière de Monteiro mais en littérature, s’est bâtit page après page 
une œuvre à
 son image, une 
œuvre phare,
 aussi hybride 
qu’elliptique,
 « Le Dernier
 Royaume »,
 « un jour, ça se 
fera, me dit-il, 
je ne désespère pas ! »
 Paulo ne serait-il
 porté que vers 
l’imaginaire de 
pensées errantes et vagabondes de ceux 
qui détruisent 
pour mieux 
reconstruire, et
 repartir de nulle
 part ? Surtout, quand le cinéma
 est affaire de
 singularités
 et d’inconnus.
 De hasards et
 d’engagements.

Magali Genuite  Pour Serge Daney, qui a beaucoup compté pour vous, le cinéma était lié l’enfance, quelle a été votre première image de cinéma ?


Paulo Branco  C’était vers 1956 dans un petit village du Portugal, un ciné-théâtre où j’allais avec mes parents, j’avais 6 ans. Il passait Les Aventures de Robin des Bois d’Errol Flynn, la projection s’est arrêtée au bout de 3⁄4 d’heures pour des problèmes d’ordre technique, donc ma première rencontre avec le cinéma c’était à la fois de l’ordre de l’émotion et pas tout à fait de la frustration mais l’envie de répéter cette expérience, de connaître la fin du film aussi ! Curieusement, je n’aurai l’occasion de le revoir que bien des années plus tard… Mais jamais, je n’aurai pensé que cela me porterait vers le cinéma, que je traverserai tout un pan de la cinéphilie.

Maga  C’était le fruit de plusieurs 
rencontres ?


Paulo  De rencontres, et d’opportunités… En France, Serge Daney, Frédéric Mitterrand, et au Portugal, des cinéastes aussi fascinants que António-Pedro Vasconcelos, Paulo Rocha, João Cesar Monteiro, Manuel de Oliveira… Je ne pensais vraiment pas devenir un jour producteur, co-producteur, voir cinéphile !

Maga  Vous quittez le Portugal en 1971, encore sous l’emprise de la dictature fasciste de Salazar, pour Londres puis Paris, pourquoi Paris comme terre d’accueil, pourquoi ne pas rester à Londres ?

Paulo  Le désir, c’était Paris. Ma génération était très liée à la culture française, surtout après Mai 68, on était très attirés par la capitale, voir ce qu’il restait de toute cette effervescence, 
et puis pour nous l’Europe commençait après les Pyrénées. Ce n’était pas une période très belle pour tout le monde vous savez, toute la jeunesse au Portugal ne souhaitait qu’une chose, fuir la dictature, et partir dans les pays où une certaine démocratie régnait. Dans les années 60/70, l’immigration était difficile, la France avait un peu clos le flux des migrants venant du Portugal, Paris restait de l’ordre du rêve. À Londres, c’était plus facile, et puis dès le moment que vous étiez là, vous n’étiez plus considéré comme un portugais, on était tranquille, on savait qu’on ne nous demanderait pas nos papiers, alors qu’en France on vivait la clandestinité dans une espèce de sursaut permanent.

Maga  À Paris, vous étiez toujours sur le qui-vive?


Paulo  Oui, c’était difficile mais à 23 ans, c’était l’aventure ! Et puis, je connaissais pas mal de gens, j’avais des références comme Frédéric Mitterrand, je n’ai pas trop souffert de ça, je souffrais au fond comme n’importe quel jeune de cette époque qui cherchait du travail, etc.

Maga  Quand vous étiez dans la capitale, vous alliez souvent au cinéma ?


Paulo Je n’ai rien changé à mes habitudes, comme toujours, je voyais 3 à 4 films par jour, j’allais en revoir aussi pas mal…

Maga  Revoir les films, c’est fondamental ?

Paulo  C’est essentiel, oui ! On ne perd 
pas l’émotion de la première vision, et en même temps on y découvre toujours d’autres choses… J’ai dîné hier chez un cinéaste et un scénariste qui travaillent en ce moment sur l’idée d’un scénario que j’ai eu, on 
a commencé à parler de Vincente Minnelli, je désirai leur montrer Comme un torrent,
 eh bien, j’ai beau l’avoir vu plus d’une trentaine de fois, je pleure toujours comme à la toute première fois ! Le cinéma pendant des années, ça été lié à ça, au fait de revoir les films…

Maga  Pourquoi ? Parce que c’est toujours lié à l’émotion voir à la mémoire ? Ou ça va plus loin ?


Paulo  Évidemment, mais je laisse au psychanalyste le soin d’expliquer tout ça ! (rires)

Maga  Professionnellement, ce sont vos rencontres qui vous ont amenés à votre parcours ?


Paulo  Absolument, surtout pour un producteur qui ne vit que de ça, de rencontres avec les metteurs en scène, ils forment un couple très particulier… Chacun pense qu’il a le pouvoir, mais au fond aucun ne l’a vraiment, c’est un jeu permanent de séduction et de refus.

Maga  On peut y voir un rapport de conjugalité ?


Paulo  Il y a de ça… Le producteur doit vraiment être à l’écoute et comprendre l’univers des cinéastes, surtout ceux avec qui j’ai travaillé, ils ont une vision très forte du monde, ce sont des artistes. Mon rôle c’est de comprendre où ils veulent aller… Monteiro et Oliveira, je les ai accompagnés pendant plus de 40 ans ! Et même si avec d’autres comme Benoît Jacquot, dont j’avais produit Les Mendiants en 1987, on s’était perdus de vue pendant longtemps, on se retrouve maintenant… On se quitte, on se reprend, ça n’empêche pas ! Toute l’essence de mon travail, c’est de créer à partir de ces rencontres, c’est de l’ordre de l’accompagnement, faire un bout de chemin ensemble pour voir ce que ça donne, avec ce que cela comporte de divorces, de séparations, et de réconciliations… Comme un vrai couple ! (rires)

Maga  L’historien d’Art Daniel Arasse affirmait que voir une œuvre, un tableau dans un musée c’est de l’ordre de la rencontre, il vous arrive de rencontrer un scénario plutôt qu’un metteur en scène ? Ou l’un ne vas pas sans l’autre ?

Paulo  Les scénarios viennent souvent avec les metteurs en scène, on vit encore et fort heureusement une époque de cinéma d’auteur. Il m’est arrivé cependant 2 ou 3 fois qu’un scénariste vienne me présenter son scénario avec en tête un metteur en scène. Mais le scénario n’est qu’un élément au fond, les films les plus forts que j’ai produit n’en avaient pas !

Maga  Wim Wenders avait l’habitude de travailler sans scénario…


Paulo  Oui, L’État des choses, on l’a tourné comme ça, sans rien. Dans la ville blanche d’Alain Tanner, c’était pareil, le scénario se résumait à 5 pages. Quant à Raoul Ruiz, pour Capture d’écran 2015-10-29 à 16.40.36beaucoup de ses films, il écrivait 
les scénarios au jour le jour. Certains totalement incompréhensibles sont pourtant devenus des films d’une clarté absolue !

Maga  Lequel par exemple ?


Paulo  Généalogie d’un crime, c’était très clair pour Raoul, mais ça ne l’était absolument pas pour moi! (rires) Tout
 ça n’est pas très important, la vraie étincelle c’est la rencontre… Quand on fait la connaissance de gens comme Oliveira, Monteiro, Tanner, Wenders, Akerman, Zulawski, Ruiz, Cronenberg, ou encore Fanny Ardant, Benoît Jacquot, Mathieu Amalric, ça laisse forcément des traces indélébiles. Toute la richesse de ce travail est là. D’autres vivent leur métier différemment certainement, mais moi je ne peux l’envisager autrement. J’essaye d’être un peu à la hauteur de tous. Après, il y 
a la réalité avec toutes les règles de la production…

Maga  Les codes de production ont beaucoup changé depuis vos débuts dans la profession…

Paulo  Tout est fait pour que les films soient prédéterminés avant qu’ils n’existent… C’est contre ça que je me bats, et je retrouve les mêmes difficultés qu’il y a trente ans.

Maga  Mais les difficultés peuvent être un moteur ?


Paulo  Oui, mais on aimerait qu’au bout d’un certain temps, ce soit plus facile, qu’une certaine médiocrité ambiante ne soit pas si présente…

Maga  C’est un peu triste tout ça…


Paulo  Je ne sais pas… C’est le monde qui change aussi ! Il y a 30 ans, on ne s’intéressait pas forcément au chiffre d’affaires, au nombre d’entrées, on
 faisait les films, il n’y avait pas cette sorte d’analyse permanente, et de succès forcément immédiat qui existent au jour d’aujourd’hui. Un film avait le temps de laisser son empreinte. Certains films qui faisaient très peu d’entrée à leur sortie devenaient sur le long terme des classiques, des films-patrimoines. Il n’y avait pas dans la presse cette espèce de jugement stupide, on ne lisait même pas ce genre de revue, on n’y accordait aucun intérêt. Ce qui nous intéressait, c’était d’avoir la vision de quelqu’un ou une vraie critique… Où est l’espace de la critique aujourd’hui ? Tout a changé, d’autres moyens de communication sont apparus, tout est en mouvement permanent…

Maga Vous pensez qu’Internet a perverti les choses ?


Paulo  Je crois au fond que le cinéma est ce qu’il est, qu’il y a des bons et des mauvais films… Et si très souvent les bons n’arrivent pas à rencontrer un large public, ils touchent un public qui a du goût.

Maga  Marguerite Duras ne se faisait aucune illusion, elle savait qu’avec ses films, elle ne toucherait qu’un certain public…


Paulo  Elle m’appelait toujours quand je sortais des projections pour me demander, il n’y avait souvent que 10 à 12 personnes dans la salle, elle me répondait : « mais c’est parfait !» Cette censure automatique est très grave, des cinéastes sont condamnés du jour au lendemain avec des films sublimes parce qu’ils n’ont pas comblé les attentes des professionnels de la profession ou de la critique… Et puis, ce n’est même plus le public qui décide de la vie d’un film ou non de nos jours, mais les programmateurs des chaînes qui ont tout pouvoir, c’est 
à désespérer ! Que faire face à ça ? La production n’est plus ce qu’elle était… Je me dis souvent, j’ai produit avant que ce système existe, j’espère encore pouvoir produire après !

Maga  On vous définit souvent comme l’un des derniers grands aventuriers du cinéma, ça vous agace ?


Paulo  Non, mais ça ne veut rien dire ! J’admire certains producteurs qui ont vécus le cinéma d’une façon très particulière, mais appeler producteurs, des gens qui sont aux ordres des programmateurs… C’est un peu toute la différence entre un éditeur et une vision banale de l’édition ! Existe-t-il encore des éditeurs comme Gaston Gallimard ou Jérôme Lindon ?

Maga  Dans les marges, il y a des Maisons d’édition qui font un travail remarquable, qui résistent au marché…


Paulo  Heureusement, dans les marges il y a toujours des choses qui continuent d’apparaître, il y a toujours de l’espace pour créer. Au fond, si je réfléchis, je ne suis jamais sorti des marges, je n’ai jamais voulu en sortir d’ailleurs, c’est là que je construis des choses, que je suis exigeant, que je reste vigilant, que je continuerai d’apporter une attention particulière au financement. Parfois aux cinéastes, il leur manque une certaine vision politique liée au métier…

Maga  On peut y voir une forme de résistance aussi ?


Paulo  Oui. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de moyens 
dans la production en cinéma qu’autrefois, qu’ils soient utilisés dans des projets sans envergure, ça me révolte ! Je me bats pour que le cinéma, que je défends, ait une place plus importante… Prenez un joueur, tant qu’il a des jetons dans la poche il est heureux ! Eh bien le producteur c’est pareil, tant qu’il peut produire et tourner des films qu’il aime, il est content, le jour où il ne pourra pas, allez savoir…

Maga  Plus que les films que vous produisez, vous êtes à vous seul une légende ! Il y a des histoires qui courent sur vous, notamment sur le tournage du film Les Tricheurs de Barbet Schroeder, vous auriez joué la fin du film sur un coup de poker !

Paulo  Ah oui ! (rires) Certaines histoires sont fausses, d’autres contiennent un fond de vérité, mais je préfère laisser ça à la légende…

Maga  Dans une interview pour Libé, Barbet Schroeder vous compare à Jean-Pierre Rassam. Fils de diplomate libanais
 dopé au cinéma, il produira des films de Jean-Luc Godard, Barbet Schroeder, Maurice Pialat, ou Robert Bresson… Il dit que « boulimie de films compris », vous étiez le seul à lui ressembler, et que « Rassam, c’est une forme de folie, et il y a toujours de la place pour des fous ! »

Paulo  Alors là, je suis touché, d’autres prendraient ça très mal, mais moi je suis très fier! (rires)

Maga  Faut-il cette « belle inconscience » pour être producteur, une certaine forme d’irresponsabilité ?


Paulo C’est évident ! Sans ça, les films ne pourraient exister. Rassam est l’un des derniers à avoir eu une liberté folle, mais il l’a payé très cher…

Maga  Vous avez lu sa biographie, Rassam, le magnifique ? C’est un best-seller, il est même devenu indisponible chez l’éditeur !


Paulo  Je veux absolument le lire mais je n’en ai pas encore eu l’occasion… Peut-être aussi ai-je un 
peu peur, peur qu’après sa lecture, de ne plus avoir le courage de produire de films, Rassam a eu une fin si tragique! Je l’ai rencontré à deux ou trois reprises, c’était un personnage vraiment incroyable, avec
 ce charme si particulier… Il y a eu aussi mon ami Humbert Balsan… Ils ont porté des projets jusqu’au bout. Ils font parti de ces exceptions qui confirment la règle.

Maga  Être producteur, indépendant j’entends, c’est vraiment avoir un pied au bord 
du gouffre… C’est une vraie force d’y croire malgré tout !

Paulo  C’est une question de savoir ce que l’on veut… C’est en même temps tellement passionnant de commencer un projet, voir quelqu’un se l’approprier, le voir évoluer, et voir ce que ça donne. Même si dès fois on peut être déçu, ça justifie tout !

Maga  Vous allez sur les tournages ?


Paulo  Pendant des années, j’étais très présent sur les tournages. Mais quand 
je suis sur un tournage, je ne suis pas producteur, je suis assistant, ou premier assistant… Dès fois, j’intervenais quand je ne devais pas intervenir, j’ajoutais du bordel au bordel ! Aujourd’hui, 
j’y vais seulement quand ma présence
 est indispensable, pour des films très particuliers…

Maga  Comme Cosmopolis de David Cronenberg ?

Paulo  Cronenberg, c’était différent… C’était un plaisir énorme d’être sur le tournage, de voir sa façon de tourner. C’était comme avec Raoul ou Oliveira, il savait exactement où la ba-cosmopolis-7413caméra devait se placer. D’un simple regard, je savais où il voulait en venir, c’était fascinant !

Maga  C’était une commande ?


Paulo  C’était surtout le fruit d’une rencontre, car Cronenberg n’accepte jamais de commande… Je suis allé le trouver après avoir racheté les droits du livre, j’ai la chance d’être très ami avec Don DeLillo, et c’est mon fils qui a beaucoup insister pour Cronenberg, sans ça je n’aurai pas forcément penser à lui. Je lui ai présenté le projet, il m’a dit « vous savez, Paulo, je n’accepte pas de commande, en plus je n’ai pas lu le livre », je lui ai répondu que je l’avais là avec moi, « je vous le laisse ! », il m’a dit « bon, ok ». 48h après, il m’appelle, il était partant… Je pouvais alors réunir 15 millions d’euros, ni plus ni moins. Il a tourné en sachant que c’était 15 ou rien !

Maga  Comment fait-on pour trouver 15 millions d’euros ?
`

Paulo  Ah, ça ! (rires) Mais si je n’étais pas là, aucune banque ne donnerait le feu vert pour débloquer les contrats, le film ne se ferait pas. C’est toujours un challenge. Pour Cosmopolis, je n’ai eu le financement que 3 jours avant le tournage ! À partir de là, tout est tellement cadré que le producteur n’a souvent plus rien à faire. Surtout avec quelqu’un comme Cronenberg tellement sûr de ce qu’il fait.

Maga  Qu’est-ce qui vous fascinait chez DeLillo ?


Paulo  Déjà, son style… Autant je n’aime pas lire les scénarios parce que je pense que c’est une perte de temps, autant je suis un grand lecteur de littérature. Et Cosmopolis, je trouvais ça tellement cinématographique. Son rapport au cinéma travaille ses œuvres vraiment de l’intérieur. À la rentrée, je repars sur une autre adaptation de DeLillo avec Benoît Jacquot, Son Corps, plus librement inspirée…

Maga  Vous avez entre-autre produit La Chambre Bleue de Mathieu Amalric, d’après Georges Simenon, l’un des écrivains les plus adaptés au cinéma comme à la télévision…

Paulo  Il a su retrouver la quintessence 
de l’œuvre, sa musique, sa poésie. Avec Mathieu, c’est comme une longue traversée, il a commencé par travailler pour moi comme stagiaire…

Maga  Vous tissez des liens d’amitié durable avec vos cinéastes, Oliveira, Monteiro, Ruiz, Wenders, et Amalric… Tournée est d’ailleurs une sorte de film-hommage…

Paulo  Mathieu voulait que je fasse l’acteur, heureusement pour moi, j’ai raté les 
tests, son rêve de me voir jouer s’est effondré d’un coup ! Et il a eu le bon sens de prendre le rôle. Il disait : « c’est toi, quand tu te retrouveras dans ta prochaine faillite ! »

Maga  Vous vous retrouvez dans la peau de ce producteur un brin névrosé !


Paulo  Il a certainement piqué des choses, le personnage est un aventurier mais le New burlesque ce n’est pas du tout moi !

Maga  Revenons à Serge Daney, ce fut en quelque sorte votre mentor ?


Paulo  Daney, ça été la plus grande découverte, une rencontre décisive. La première fois que j’ai fait sa connaissance, j’étais toujours clandestin et sans un sou en poche, je cherchais du travail… Je suis allé le trouver aux Cahiers, comme il y avait eu la révolution au Portugal, je voulais lui proposer d’organiser une semaine sur le cinéma portugais à Paris. On a commencé à parler de films, on s’est tout de suite bien entendu, Daney avait le don de la parole, et en même temps il savait écouter. C’est à partir de là que tout a commencé… Je me suis occupé d’une salle de cinéma Le République dont Daney était le gérant pour me couvrir.

Maga  Vous y organisiez des conférences où
 se retrouvaient autant des cinéastes que des philosophes et des écrivains…


Paulo  C’était le début de tout. On y croisait aussi bien Jean Eustache, Philippe Garrel, Jacques Rivette, et Rainer Werner Fassbinder que Michel Foucault et Roland Barthes… C’était une époque d’une grande effervescence.

Maga  Le festival de cinéma que vous organisez aujourd’hui à Estoril au Portugal, c’est
 un peu la continuité de ce que vous aviez commencé à faire au République. De la même manière, vous y convoquez tous les champs artistiques, Wes Anderson côtoie tout aussi bien Don DeLillo, Willem Dafoe qu’ Emanuel Ungaro et Nan Goldin…

Paulo  C’est un peu ça, un endroit de rencontres, et 
d’expérimentations en 
quelque sorte…

Maga  Dans un entretien en 1992, Régis Debray décrit Daney comme le sociologue de l’image…

Paulo  Il n’aurait pas aimé ce terme, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il n’était pas très copain avec Pierre Bourdieu ! (rires)

Maga  Il enchaîne en disant que c’est toute une époque du cinéma qui s’est raconté à travers lui… On 
pourrait tout aussi 
bien dire la même chose
 de vous, c’est tout 
un pan du cinéma qui
 s’est raconté à travers vous, vos productions, de Godard à Téchiné, en passant par Garrel, Biette, Schroeter, toute l’avant- garde…


Paulo  Je n’ai jamais tourné avec Godard ! On devait faire quelque chose ensemble, mais ça n’a pas marché. Lui a sa version des faits que je n’oserai pas contredire… On se voit de temps en temps, son rapport très particulier au cinéma en fait une personnalité si singulière…

Maga  Vous entrevoyez un équivalent à Godard dans la nouvelle génération?


Paulo  Ce qui est désolant, c’est qu’on a toujours tendance à magnifier le passé, et on ne fait plus suffisamment attention au présent… Même si je vois moins de films qu’à une certaine époque, je poursuis toujours les rencontres, les découvertes, l’envie est là. Mais je ne peux rien vous dire au jour d’aujourd’hui… C’est vrai que des cinéastes comme Godard, avec cette lucidité sur le monde, cette vision si innovante des choses, on n’en rencontre pas tous les jours !
 D. W. Griffith, Orson Welles, Ingmar Bergman que j’ai toujours sous-estimé et que je redécouvre en ce moment, Bernardo Bertolucci avec Prima della Rivoluzione, Roberto Rossellini sont également des cinéastes immenses. Peut-être que tout le cinéma de la Nouvelle Vague n’aurait pas existé sans Rossellini, Godard sans Rossellini n’aurait pas existé ! C’est peut-être ce qui manque à la nouvelle génération, ce rapport avec ce qui a déjà été fait, c’est comme un écrivain qui écrirait sans lire Homère ! Si on veut être cinéaste, il faut tout de même savoir d’où on vient ! Savoir ce qui a déjà été réalisé avec ces outils-là. Ce qui m’intéressera toujours, c’est ce côté artisanal…

Maga  Avoir un rapport nouveau avec la caméra…

Paulo  Exactement. Avoir la modestie de savoir et se dire ok, comment faire… Hélas, c’est ça qui s’est perdu.

Maga  Comme quand Monteiro adapte Blanche-Neige de Robert Walser, quand il plaque des voix sur un écran noir ? Ce geste avait provoqué un vrai tollé de la critique alors que Duras l’avait déjà expérimenté dans L’Homme Atlantique…

Paulo  Évidemment, Duras l’avait fait, mais chez Monteiro, c’était un questionnement bien plus profond. Personne n’a réellement compris d’où venait ce geste. C’était une période spéciale… Après Les Noces de Dieu, Monteiro voulait sortir de cette trilogie commencée quelques années auparavant. Un jour, un ami lui avait fait découvrir l’œuvre de l’écrivain suisse allemand Robert Walser : « Tiens ! Ce texte est 
fait pour toi… » Le projet était resté en suspens. Et puis, il est venu me trouver, il désirait se lancer. Blanche-Neige est né de cette confrontation entre la vision de Monteiro et du texte à la fois magnifique et complètement fantaisiste de Walser. Capture d’écran 2015-10-29 à 16.45.09Ce fut l’aboutissement d’un an de travail, ce n’est pas rien ! Monteiro cherchait à échapper à la simple illustration, et la seule manière de ne pas trahir la dimension du texte, c’était de le tourner comme ça, d’ouvrir le film avec des photos du corps mort de Walser dans la neige, de plaquer les dialogues sur un écran noir en alternant images blanches, ciels bleus etc. pour finir sur un plan muet de Monteiro. J’ai porté la responsabilité tout entière de ce film, et j’ai dû prendre sa défense à maintes reprises. Monteiro, lui-même, a tellement eu peur qu’il en est arrivé à refuser son geste. Ce fut 
une vraie souffrance ! Ce n’est que sur son lit de mort qu’il m’a dit : «maintenant je comprends, mais quand 
même pourquoi tu m’as laissé faire ?! » Il était atterré, en plus il a toujours pensé qu’il n’arriverait pas à le tourner. Ce geste sublime, c’était une manière d’échapper à ce rôle qu’il s’était construit dans ses réalisations précédentes. C’est peut-être ça avant toute chose le rôle du producteur, comprendre et être attentif à une certaine « folie » artistique…

Interview parue dans DOUBLE 30, octobre 2015.

Pix : Albrecht Fuchs

 

 

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