Emmanuel Carrère, Il est avantageux d’avoir où aller, P.O.L, 2016

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« C’est la Hongrie ici, viens ! » répète doucement le jeune psychiatre qui ressemble à John Lennon. Mais le vieil homme hésite à sortir du minibus. Il n’en est pas certain du tout, que ce soit la Hongrie. Depuis son retour, ceux qui s’occupent de lui doivent sans cesse le lui répéter, le rassurer. Là-bas, en Russie, on lui a dit que la Hongrie n’existait plus. Rayée de la carte. Alors qui sont ces gens qui lui parlent dans cette langue disparue ? Qui se comportent comme s’ils le connaissaient, lui tendent des bouquets de fleurs, lui envoient des baisers ? Est-ce que ça ne cache pas un nouveau piège ?

Le visage, sous la casquette, est en ruine. Un visage de zek, comme s’appelaient eux-mêmes les gens du goulag, le visage des types dont Soljenitsyne et Chalamov ont raconté les vies détruites. Il n’a plus qu’une jambe, on le soutient, on lui tend ses béquilles, il met cinq bonnes minutes à poser le pied à terre. Il n’a plus de dents non plus, alors il crache beaucoup : « Soviet culture… », murmure à notre intention un membre de la famille, avec un dégoût attristé.

Qu’est-ce qu’il comprend de ce qui lui arrive ? Ces journalistes qui s’agitent autour de lui, qui braquent sur lui des machines pleines de reflets noirs, qu’est-ce que cela veut dire pour lui ? Est-ce que ça le gêne seulement comme une lumière trop vive, un insecte qui bourdonne quand on voudrait dormir ? Est-ce que ça lui fait peur ? Il y a des clichés qu’on ne peut pas éviter : « un regard de bête traquée », « être regardé comme une bête curieuse », c’est bien cela.

Il y a eu un repas, des toasts, des déploiements d’affection sincères, touchants et qui probablement l’épouvantaient. Tout le monde s’émerveillait de sa ressemblance avec son père. (…) Il y avait trop de monde, trop de journalistes – qui de toute manière allaient bientôt repartir, ils étaient juste venus filmer quelques minutes pour le journal du soir. Nous, nous allions rester, nous avions tout notre temps.

Nous avons invité Erzebet à dîner avec nous, au restaurant de notre hôtel. Nous étions tristes, elle aussi, comme après un rendez-vous manqué. Nous venions de voir un homme en qui toutes les conditions de l’humanité avaient été détruites. Il était évidé de l’intérieur. Mort. Nous avons raconté à Erzebet que dix jours plus tôt nous étions à Kotelnitch, là où il a vécu cette mort. »

« Le Hongrois perdu », in Il est avantageux d’avoir où aller, P.O.L, 2016, p.156-158.

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