Marguerite Duras. La passion suspendue. Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre, 1987-1989

12717943_1744791032410353_803679050247464314_n« Vous avez tout de même cru à l’utopie politique.

À Allende, oui, à la révolution de 1917, au printemps de Prague, aux premiers temps de Cuba, au Che Guevara.

Et à 1968 ? Vous faisiez partie du comité écrivains-étudiants.

J’y ai cru en temps qu’utopie justement. Sa grande force a été de remuer les eaux stagnantes de l’Europe, du monde entier, peut-être.

Vous avez dit une fois : « Quand Baudelaire parle des amants, du désir, il est au plus fort du souffle révolutionnaire. Quand les membres du Comité central parlent de la révolution, c’est la pornographie. »

Comme tous les régimes, le marxisme craint que « certaines forces libres » – l’imaginaire, la poésie, même l’amour -, si elles ne sont pas conduites comme il convient, puissent, en quelque sorte, en saper les fondements, et s’est toujours instauré en tant que censure de l’expérience, du désir.

Parmi vos textes, lesquels considérez-vous comme politiques ?

Dans Abahn, Sabana, David, qui date de 1970, il y a toute ma haine envers le parti : David est le symbole de l’homme anesthésié par la démagogie stalinienne et par le mensonge, Abahn est la figure de l’intellectuel condamné par les évènements à une vie de schizophrène, et Sabana est peut-être l’emblème de la douleur même, qu’on ne peut dissimuler. En revanche, dans L’Amour, il y a toute ma peur de l’Apocalypse, le sentiment d’une fin du monde. Dans Détruire dit-elle, Élisabeth Alione, Alissa et Stein font appel à la destruction du monde comme unique solution de l’humanité.

Détruire pourrait autrement être vu comme une espèce de manifeste de Mai 68.

La folie comme refus extrême des modèles, l’utopie aussi, nous sauvent, en nous éloignant, en nous préservant de tout. Foucault était d’accord avec moi sur ce point. je ne comprends pas comment Sollers a pu alors affirmer que ce n’était pas un roman politique, mais seulement littéraire. Blanchot, qui me connaît très bien, a tout compris la portée révolutionnaire du texte, le binôme amour-mort que j’indiquais comme la seule voie de salut, celle qui passe justement par la destruction totale de ce qui préexistait et qui empêche le libre flux des pulsions.

Quelle a été pour vous la leçon la plus profitable de Mai 68 ?

Mai 68, le printemps de Prague ont été un échec politique bien plus profitable, par ce vide idéologique qu’ils ont opéré, que n’importe quelle autre victoire. Ne pas savoir où l’on allait, comme cela nous arrivait dans la rue, pendant ces journées-là, savoir seulement qu’on allait, qu’on se bougeait, en quelque sorte, sans crainte des conséquences, des contradictions : c’est ça qu’on a appris. Mais peut-on être écrivain, je me le demande, sans buter sur des contradictions ? Non. Tout au plus un bon conteur. Évidemment, proposer une annulation complète des idéologies, ce n’est pas facile dans un pays comme la France, réfractaire depuis toujours à toute période historique qui n’ait pas en soi une définition. On nous a obligés, dès l’enfance, à ordonner notre vie, de sorte à en exorciser tout désordre. Et c’est sur cette peur du vide, sur la volonté d’endiguer jusqu’au plus petit risque qui en découlerait, que le pouvoir s’enracine.

Peut-il subsister, dans l’état actuel des choses, une conscience marxiste ?

Je pars du principe que tous les discours politiques se ressemblent : ça ne sert à rien de s’engager, l’Europe est en proie à des révolutions fantoches, et le marxisme est désormais une doctrine conceptuelle, cérébrale et, comme telle, cadavérique.

L’héroïne d’un autre de vos textes politiques, Le Camion, dit : « Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique. »

Je ne crois plus en rien et ne pas croire pourra peut-être mener à cet « acte contre tout pouvoir », la seule réponse possible à l’oligarchie des banques, à la fausse démocratie qui nous gouverne. »

Marguerite Duras, la passion suspendue. Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre, Extrait, Éditions du Seuil 2013, réédition poche, Points Seuil, 2016, p.31-34.

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