Olivier Rolin : entretien

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Paris un après-midi d’hiver ensoleillé. Dans son appartement du Quartier latin, Olivier Rolin parle de littérature et de militantisme, de villes lointaines, réelles ou imaginaires et de son éloignement au monde, de son dernier roman Veracruz. Une fiction à son image aussi déroutante que flamboyante et lumineuse, avec cette manière un peu somnambulique d’écrire, toutes ses nuits à rédiger sous la lampe, et qui nous donne l’ivresse de la lecture.

12991124_1760920934130696_89095237007728853_nDe l’écrivain, on retiendra d’emblée son irréductible étrangeté au monde, ce monde disloqué qui est la trame même de son œuvre, et dont il n’a de cesse de chercher
 les failles dans les moindres replis du globe, de Lisbonne à Buenos Aires, de Vladivostok à Shanghai, de Port-Soudan à Méroé, et en Russie, son continent de prédilection parce qu’une partie de l’espérance et de la tragédie y est advenue, « la révolution, et la mort sinistre de la révolution », dit-il. Olivier Rolin voyage autant dans l’espace que dans le temps porté par un imaginaire foisonnant qui s’alimente de lui-même au grès de ses différentes lectures, Dostoïevski, Proust, Flaubert, Borges, Cendrars, Ponge, Michaux entre-autres, tout comme ses contemporains, et forment son territoire littéraire.

Dans les années 60, quand l’Histoire du monde était scandée par les luttes révolutionnaires, il sera membre actif dans la Gauche prolétarienne dont il ressort essoufflé, dans l’impasse, écoeuré par la pierre infertile des discours politiques. Il en tirera un livre d’une lucidité implacable, « Tigre en papier ». Et fera de la littérature la continuité de la conspiration.

Phénomène futur, Bar des flots noirs, L’Invention du monde, Port- Soudan,
 Bakou, derniers jours, Le Météorologue… autant de fictions bigarrées, de portraits mélancoliques ou picaresques, de choses vues, de rêveries, de lectures, de notes de voyages, d’évocations de figures du passé, sur fond de mort ou de violence politique, celle de révolutions avortées, autant de tentatives littéraires drues, sauvages, inattendues où l’écrivain épuise les limites formelles pour toucher à l’essentiel : le style, la beauté, la jouissance. Conversation.

Magali Genuite  Pour écrire Veracruz, vous avez renoué avec « Un éclair
 puis la nuit » une courte nouvelle parue en 1990 dans un livre collectif Les Semaines de Suzanne, c’est une manière de boucler la boucle ? Ou y avait-il une sorte d’inachèvement ? D’inassouvissement ?

Olivier Rolin  J’ai écrit ce texte suite à un séjour en Floride en compagnie d’autres écrivains, Jean Echenoz, Patrick Deville entre-autres. Dans mon souvenir, c’était un peu un livre ni fait ni à faire, un assemblage de choses extrêmement différentes dont je ne me souviens plus très bien…

Maga  L’idée c’était de créer un personnage à partir d’un nom, d’une date, d’un lieu de naissance…


Olivier  C’était la Suzanne en question ? J’avais même oublié ça ! Ce livre n’a eu aucune vie, il ne méritait peut-être pas d’en avoir, les Éditions de Minuit m’ont très vite rendu les droits. Veracruz, s’est édifié par strates, et pendant longtemps sans forcément le dessein en tête d’écrire à proprement parler un livre. C’est Bob, Gérard Bobillier, ami et fondateur des Éditions Verdier qui, depuis est mort hélas, m’avait conseillé de continuer cette histoire. Pendant des années, je n’y ai plus songé, à vrai dire j’ai commencé à penser après la mort de Bob. Je me suis à écrire lentement, paresseusement les autres monologues sans but particulier sur une période de 25 ans.

Maga  Port-Soudan, Méroé, Bakou, Veracruz, les villes sont des personnages à part entière dans vos romans…


Olivier  Oui. Et par certains côtés, Veracruz établit un rapport avec Port- Soudan, un de mes premiers livres. Il s’agit également d’un port, un peu lointain, et imaginaire, car quand j’ai écrit Port Soudan je n’y étais pas encore allé. J’ai beau avoir pas mal voyagé, y compris au Mexique, je ne suis jamais allé à Veracruz. J’aurais pu regarder sur Google le plan de la ville, etc. mais non, je tenais justement à ce que ce soit une Veracruz absolument imaginaire, le quartier de la « danseuse morte », par exemple, ça n’existe pas, je suis très content du nom d’ailleurs ! (rires) Il me suffisait de savoir que Veracruz est située au bord de la mer dans le golfe du Mexique, et que ça devait sentir le pétrole parce qu’il y a du pétrole pas loin, c’est tout. Ils ont également en commun d’être, en partie, une histoire d’amour et de disparition. Et tous deux sont des récits brefs. Tout cela n’est pas sans rapport, je n’ai pas vécu 25 ans en vain, et je préfère largement Veracruz à Port-Soudan.

Maga  Vous êtes assez critique sur Port-Soudan…


13006496_1760960214126768_3857362855316651508_nOlivier  Je trouve Port-Soudan trop enclin à la formule, à la belle phrase. Je pense que celui-ci est très bien écrit mais il 
ne cherche pas la formule. Et puis, il y avait quelque chose d’un peu guindé, un peu moraliste ou stoïcien… Rétrospectivement je trouve qu’il y a un peu trop de pause. Enfin, je vais arrêter de critiquer ce livre, c’est quand même l’un des plus lus !

Maga  C’est une constante dans vos livres pourtant, ce côté très érudit, toujours très dense en résonances littéraires. Veracruz est habité par les fantômes de Proust et du poète espagnol De Quevedo…

Olivier  Il y a également un clin d’œil à Malcolm Lowry, les vautours qui tournent au-dessus de la ville, et quand l’un des personnages déclare au bar de l’Idéal :
« j’étais perfectamente borracho ! » c’est ce que dit tout le temps le consul dans Au dessus du Volcan.

Maga  Qu’il reste des traces ou non,
 les lieux rendent visibles quelque chose d’invisible ?


Olivier  La marque du temps, oui. Ils conservent une charge émotionnelle. Je
 vais très souvent en Russie, à vrai dire mon rapport avec ce pays est une chose qui s’alimente d’elle-même. Après la Chine donc, j’ai pu voir pour la première fois à Vladivostok le lieu où se trouvait le camp de transit, là où tous les prisonniers et les déportés étaient débarqués après des semaines et des semaines de voyages en train pour les amener à fond de cale à Magadan vers les camps de la Kolyma. C’est là aussi où est enterré dans la fosse commune le poète Ossip Mandelstam. Maintenant il y a 
de petits immeubles semi-modernes plutôt brejnévien ou khrouchtchévien.

Maga  On devine toujours un fil rouge dans vos romans, celui de l’expérimentation de la langue…


Olivier  Assurément, je me réfère à pas mal à mes prédécesseurs, à Kundera avec L’Art du roman, à Barthes pour qui littérature ne juge pas.

Maga  La littérature n’est jamais terroriste…


Olivier  Voilà. J’ai beaucoup écrit là- dessus. Dans mes jeunes années, j’étais adepte d’une parole politique extrêmement impérieuse, voire agressive… Mais qu’elle soit dictatoriale ou modérée, la parole politique prétend toujours être univoque, le doute n’est pas permis. La littérature, elle, et spécialement le roman se situent à l’opposé dans le spectre des constructions du langage.

Maga  C’est ce que vous démontrez avec Veracruz…


Olivier  Pleinement, oui, et beaucoup plus encore que dans aucun autre de mes livres. Comment ces quatre dialogues s’articulent ? Je n’en sais rien. À l’origine dans mon esprit, ils devaient venir de Dariana. Et puis cela m’a paru relativement peu plausible, j’aurais pu m’arranger à trouver un artifice romanesque mais non, je trouvais intéressant que l’on ne sache pas. Pourquoi cette rage de conclure ? Pour Flaubert, c’est l’une des plus grandes maladies de l’esprit humain.

Maga  C’est ce que vous aviez interrogé dans Bric-broc, peu importe l’intrigue, peu importe que l’histoire soit vraie ou pas, c’est comment une langue en prend possession et la raconte qui compte ?

Olivier  La conception ancienne et traditionnelle du roman, c’était de raconter une histoire, j’étais content que Claude Simon le dise aussi simplement. Il faut certes une histoire, mais la littérature c’est tout de même l’art de la langue, « faire de la beauté avec les mots », disait Flaubert.

Maga  Vous avez tellement injecté de l’ambiguïté dans Veracruz qu’on ne sait plus très bien où l’on est, si l’on est dans la réalité ou la fiction, si vous êtes le narrateur ou pas…


Olivier  Un jeune éditeur a tellement été dérouté qu’il m’a avoué n’être pas certain de terminer le livre qu’il tenait entre les mains, ça m’a plu !

Maga  Vous écrivez la nuit, je crois ?

Olivier  Exclusivement, oui, la nuit est pour moi une île. C’est le moment où vous n’êtes plus sollicité par les amis, la lumière et l’agitation de la ville. C’est un moment de solitude où il ne reste plus que les mots.

Capture d’écran 2016-04-11 à 14.10.37Maga  Il y a quelque chose de l’ordre de la mélancolie chez vous, vos personnages sont souvent de grands solitaires mélancoliques…

Olivier  Je suis assez volontiers mélancolique, c’est une façon tendre et affectueuse de me tourner vers le passé, un des moteurs de mon écriture avec l’ironie, qui sont les deux longueurs d’onde que j’affectionne. Mais je ne me suis jamais tourné vers le passé avec une volonté d’embaumement. La fréquentation du passé, de l’histoire est une force pour vivre le présent et pour imaginer l’avenir.

Maga  Chaque voyage ou chaque livre est nourrit de vos lectures, et vice-versa, je pense à Bakou, derniers jours que j’ai lu l’été dernier…

12985627_1760957174127072_659344455808456222_nOlivier  Bakou, c’était particulier, ce n’était pas un foyer très actif en matière de littérature. Mais en général, oui, c’est un mouvement, une pompe qui marche dans les deux sens. Il m’arrive souvent de choisir une destination parce que des lectures m’ont aiguillé vers ce lieu-là, et puis y allant je m’efforce, et souvent même sur place,
 de lire des choses qui ont un 
rapport avec cet endroit. J’ai 
passé deux mois en résidence à
 Shanghai en 2015, j’y ai lu les
 mémoires de J.G. Ballard, La vie 
et rien d’autres, où il raconte
 son enfance à Shanghai, et 
l’internement de sa famille par 
les japs. Je me suis rendu sur 
les lieux, je savais très bien 
que je ne trouverai aucunes traces du camp japonais, mais j’ai tenu à aller jusque dans cette banlieue aux confins de la ville. Ce n’est pas seulement que cela m’amuse, mais ça me provoque un petit courant électrique…

Maga  Aurait-on perdu ce goût de la connaissance historique ?


Olivier  On est plus dans l’instant. Souvent je passe pour un « néo-conservateur », je m’en fous, j’aime bien être à la fois néo et conservateur. Les gens n’osent pas penser librement, ils pensent que la force c’est ce qui est à la mode. Baudelaire que l’on considère comme l’inventeur de la modernité, exécrait pourtant son époque. Il y une certaine forme de lâcheté à ne pas penser par soi-même. Comme le disait Michaux: « tu n’auras pas ma voix, grande voix ! » La grande voix étant celle de notre époque.

Maga  Veracruz se termine en Chine, cela ferait-il écho à votre passé maoïste?


Olivier  Je ne l’ai pas cherché. Je n’ai aucune fascination pour ce pays, cependant une chose ne cesse de m’émerveiller, c’est la curiosité des gens qui viennent me voir parler de mes livres, 80% sont des jeunes, en France, c’est une chose devenue inimaginable.

Maga  Vous avez été un grand militant déçu, et vous vous êtes tourné vers l’écrit en 1983, c’est une autre forme de résistance…

Olivier  Oui, mais il ne faut pas se payer de mots, ce n’est pas le même combat à proprement parler, je ne parle au nom de personne. Un écrivain résiste dans la mesure où il maintient un amour de la langue qui tend à dépérir, et il ne désespère pas de l’intelligence et de la liberté de l’esprit. Il y a une force libératrice dans les livres, j’en reste persuadé. Ce n’est pas du tout comme dans l’action politique.

Maga  Vous gardez une forme d’espoir ?


Olivier  Politiquement, non, je reste convaincu que nous allons vers des temps encore plus terribles. Je suis consterné 
de l’imprécision et des circonvolutions de la presse après Charlie et le 13 novembre, les intellectuels refusent de voir le danger en face. Tenez, j’ai acheté ce livre, L’Aveuglement de Marc Ferro, je crois que Ferro est une grande force en Histoire.

Maga  Comment faire pour que les choses se renversent ?


Olivier  De nouvelles formes finiront bien par s’inventer qui permettront de ne pas rester dans sa tour d’ivoire, d’agir sur le monde sans en passer par les formes stupides qui ont prévalu jusqu’à aujourd’hui de l’action politique, et de peser dans la vie publique. Si on parle
 de l’action collective, Podemos etc, je ne sais pas si c’est aussi intéressant qu’on le dit, mais on voit qu’il existe une tendance où les gens s’associent en dehors des appareils et des mots d’ordre.

Maga  Ne vous 
reconnaissant pas dans ce siècle, l’éloignement est nécessaire et inévitable…

Olivier  C’est le monde
 qui s’éloigne de moi, et très vite même ! Twitter
 ou Facebook, tout ça m’échappe totalement. Je 
ne suis qu’un atome, mais un atome qui réfléchit
 et qui écrit, donc j’objective cet éloignement.

12987059_1760925494130240_2812516604878362842_nMaga  Faut-il apprendre à se déprendre de son époque ?


Olivier  Au risque de paraître amer, il ne faut pas trop vouloir être aimé par son époque. Prenez Manet, sa peinture était révolutionnaire, il a néanmoins toujours voulu être reconnu par le Salon, les instances académiques de son temps, ce qui déclenchait les sarcasmes de Degas. C’est une aspiration légitime mais il faut apprendre à s’en déprendre, ne pas trop courir après, même ne pas trop l’espérer.

Maga  Votre territoire littéraire contemporain ?


Olivier  Mathias Énard, Jean Echenoz même si ça n’a rien avoir avec ce que je fais, il se situe plus du côté de Raymond Queneau, Emmanuel Carrère, Pierre Michon, et Antoine Volodine…

Maga  Votre univers n’est pas si éloigné de Volodine d’ailleurs…


Olivier  C’est drôle mais la seule thèse qui ait été faite sur moi à l’université aborde le thème de l’utopie chez Volodine et dans mes romans.

Maga  Il n’y a plus vraiment d’utopies aujourd’hui, un monde sans utopie c’est un monde qui meurt…

Olivier  C’est un monde qui n’a plus de sang dans les veines, oui.

Maga  Vous avez des patries littéraires l’Amérique latine, le Portugal, la Russie surtout…

Capture d’écran 2016-04-11 à 16.21.42Olivier  La Russie, je m’en suis beaucoup expliqué dans Le Météorologue, les raisons de mon attachement tiennent à l’histoire, la géographie, l’espace… Pour autant, ce n’est pas une patrie aimable. Je revoyais hier soir le film de Vitali Kanevsky, Bouge pas, meurs, ressuscite, c’est vraiment un pays de fou la Russie, mais c’est une folie qui m’attire profondément.

Maga  Vous avez même enseigné à l’université d’Irkoutsk ?

Olivier  J’y ai parlé de Michaux et de Claude Simon… Une œuvre s’étend dans d’autres espaces, dans d’autres langues, dans d’autres territoires, d’autres imaginaires. J’aimerais bien renouveler cette expérience.

Maga  Le lieu de vos livres c’est toujours l’étranger, très peu Paris.


Olivier  La seule fois où j’ai parlé de Paris c’est dans Tigre en papier, c’est le lieu qui enfermait les souvenirs d’autrefois, des années gauchistes. C’était ce lieu-là, Paris, qu’il fallait faire entrer en effervescence pour retrouver les pavés disjoints et le son sur le tuyau.

Maga  La figure féminine est essentielle dans vos romans…


Olivier  J’ai souvent écrit sous l’empire d’une passion amoureuse, en général au moment où elle se fracassait. Port-Soudan, Méroé qui était une réécriture de Port- Soudan, Veracruz, je les ai écrit comme ça, je le confesse.

Maga  La rédaction de L’éloignement du monde est pour bientôt ?


Olivier  C’est un immense foutoir la case éloignement du monde ! Je ne sais pas ce que pourra être ce livre, s’il s’appellera éloignement du monde ou extérieur au monde, s’il existera jamais, j’aimerais y parler de morts douloureuses et importantes pour moi d’amis proches qui sont survenus ces deux dernières années, et si annonciatrices de la mienne propre, d’une histoire d’amour qui au contraire me faisait revivre, des notes sur la lecture de Proust, parler du monde mais qui serait extérieur au monde… Il faudrait que je commence par m’isoler 6 mois pour avancer mais pour l’instant je n’en prends pas le chemin !

Maga  Alors, « Maintenant laissez-moi ! » ?


9782020237246Olivier  Cet excipit à Veracruz m’est venu comme ça, je ne peux en expliquer exactement le sens. C’est comme pour L’invention du monde : « Sur ces entrefaites il se tut », ça jette un trouble, un chaos complet, j’en suis très fier ! (rires)

À lire : Veracruz, paru en janvier 2016 aux Éditions Verdier, sinon toute son oeuvre…

Entretien paru dans Double 31, mars 2016 (en version bilingue).

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