Jean-René Huguenin, La Côte sauvage, 1960

huguenin 003Un jour froid et brumeux. Nous sommes en 1962. C’est le début de l’automne. Une voiture à vive allure dérape sur l’asphalte humide sur la route nationale qui relie Paris à Chartres. Un jeune homme, à peine 26 ans, à son volant heurte de plein fouet une voiture en sens inverse. Mort sur le coup. Son nom : Jean-René Huguenin. Écrivain désenchanté et mélancolique. Ombrageux. Une génération venait de perdre sans le savoir un de ces chiens romantiques impétueux qui avait du mal à coller à son époque. Un écrivain trop lucide, égaré dans son siècle « Je ne suis pas de mon temps, écrivait-il,  je  voudrais être de demain, mais je crois que je suis de toujours », et d’ajouter « jeunes, nous détestons notre temps, nous brûlons de le transformer, sans prévoir qu’un jour, de nos yeux éblouis par le regret et prêts à se fermer, nous croirons enfin le voir tel que nous le rêvons. » Un être qui appartenait à une autre jeunesse assaillie par le vide, et dont la révolution sourde grondait en soupape. Jean-René Huguenin était un idéaliste impatient à la fois fragile et orgueilleux qui ne s’accommodait de rien. Surtout pas du tiède. Il fallait vivre dans l’urgence, aller plus vite que le temps qui passe. Coiffer la mort au poteau. Ce sera chose faite. Le 20 septembre, à peine deux jours avant son accident, l’écrivain consignait dans son Journal : « Ne plus hésiter, ne plus reculer devant rien. Aller jusqu’au bout de toute chose, quelle qu’elle soit, de toutes mes forces. N’écouter que son impérialisme. » Ultime message. Un rimbaldien dans l’âme, donc, mort beaucoup trop tôt. Car beaucoup trop en avance sur son époque.

Il nous laisse un Journal, publié à titre posthume, deux recueils d’articles Une autre jeunesse, Feu à sa vie, et La Côte Sauvage son unique roman. Il y parle d’amour, d’amour impossible à l’atmosphère très Durassienne. Celui d’un frère pour sa sœur. Et de son impuissance à aimer. Prendre, et puis détruire, l’amour, le désir n’étant que des moyens de plus de jouir de soi. Et combien il est difficile de laisser derrière soi son enfance, cette enfance qui nous ronge et dont il faudrait pouvoir se délivrer une bonne fois pour toute. Qu’il faudrait pouvoir laisser mourir de sa petite mort lente pour passer dans l’âge adulte. Mais voilà, pas moyen. Un livre qui nous raconte les derniers feux de l’adolescence, celle de la désinvolture qui nous brûle, et ne reviendra jamais. L’histoire d’un été sur la plage en Bretagne et son lot de rencontres fortuites, des heures de solitudes, de balades silencieuses à travers la lande, toutes ces journées languissantes à dorer sous un soleil de plomb et la présence obsédante de l’océan, du ressac, des remous, des éléments qui se déchaînent les soirs d’orages, les mensonges et les secrets de familles qui empoisonnent tout… Lui qui ne portait pas la Nouvelle Vague en grande estime, n’était pourtant pas si loin du cinéma de Rohmer, dans cette ardeur orgueilleuse qu’ont ses personnages à se distinguer de leurs contemporains, à les surplomber, à les éluder, à s’afficher comme inactuels. Certains livres ouvrent une brèche, il suffit de s’y laisser glisser, de fermer les yeux, et d’imaginer d’autres vies que la notre, les chemins de traverse que l’on aurait pu empruntés… On éprouve alors une drôle de sensation. Celle d’avoir eu 20 ans, et de n’en avoir rien fait, ou si peu. D’être passé à côté, peut-être. D’y avoir laissé une part de soi, sans nul doute.

 Jean-René Huguenin, La Côte sauvage, Points Seuil, 1997.
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