Jean Rolin, Un chien mort après lui

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Je ne sais plus si c’est la couverture ou le titre Un chien mort après lui inspiré de la dernière tirade dans Au dessus du Volcan de Malcolm Lowry qui m’a le plus interpelée, ou peut-être jusqu’alors n’était-ce l’ombre de ma compagne au doux pelage décédée depuis plus de 2 ans qui me poursuivait… Toujours est-il que le livre de Jean Rolin s’est retrouvé illico dans ma pile de lecture.

Le feuilletant, je pensai curieusement à cette série de photos en noir et blanc de John Divola, des chiens sauvages courant à perdre haleine derrière la voiture du photographe en plein désert californien l’écume aux becs, Dogs chasing my car in the deserts qui reste pour moi un incontournable de la photographie. John Divola, autre nomade vagabond attiré par les lieux périphériques, en marge. Ou fatalement à King de John Berger, la journée terrible et crue d’une poignée de SDF vivotant en périphérie d’une métropole européenne racontée par un chien, leur compagnon fidèle de galère.

Avec lucidité, Jean Rolin dissèque ici le monde à travers l’itinéraire, l’histoire des chiens errants, les féraux (dans l’étymologie latine, féral désigne les animaux domestiqués retournés à l’état sauvage, sans maître ni domicile), toujours à l’affût, sur le qui-vive. Et signe un livre en forme d’enquête, où le traitement de nos amis les canidés est le reflet accablant de l’état de nos sociétés : le pouls du Monde tel qu’il va. Les chiens autant comme témoins fulgurants de nos sociétés malades, que les symboles de l’iniquité errant à tâtons dans les trous noirs…

Capture d’écran 2016-08-04 à 18.14.26Ainsi de la Thaïlande à l’Australie, de l’Égypte à la Tanzanie, en passant par le Liban et le Turkménistan jusqu’aux confins de la Russie, l’écrivain en traque-t-il les traces fouillant le plus souvent dans les angles morts. Autant dire que Jean Rolin est un passe-frontières qui ne se laisse pas facilement apprivoisé. À l’instar de ces chiens terrés dans les terrains vagues ou dans les banlieues périphériques, les décharges, arpentant les champs de ruines, véritables plaies et cicatrices de l’histoire, ou les déserts lointains, l’écrivain est un clandestin qui ne cesse de s’interroger sur les effets de l’exode, avec le sentiment d’étrangeté inhérent au bourlingueur confronté aux lieux saignés par des années de guerres ou de dictatures, là où les paradis fiscaux fleurissent, là où la misère fait rage dans les creusés des no man’s lands du néolibéralisme partageant pour un temps l’errance des exclus, des anonymes, des laissés-pour-compte considérés comme des dommages collatéraux sacrifiés pour le bien commun des États et du marché, le bien-être des plus riches.

Qu’il soit pendu par les guérilleros au Chili accusé de manière hystérique de Trotskisme, qu’il soit le gardien féroce des alcooliques de Valparaiso la nuit venue, utilisé par l’armée russe dans les années 40 comme anti-char, ou comme brigade à Athènes pour « nettoyer » la ville avant le vaste carnaval des J.O, le chien féral, toujours en première ligne, est donc un indice d’une réalité sociale et économique, voire politique. Sa seule présence et son triste destin, tout comme la persécution dont il fait l’objet témoignent de la cruauté humaine, de notre absence réelle d’humanité. Et croisent fatalement le destin des peuples sans patrie, sans territoire, ses parias ghettoïsés qui à force de mépris sont rendus à l’état de bêtes où des dépotoirs de Mexico aux décharges de Tijuana ils se disputent le peu de nourriture glanée ça et là à même la fange… Chienne de vie.

Jean Rolin, Un chien mort après lui, P.O.L, 2009 (Réédition poche, Gallimard/Folio, 2010).

Pix 1 :  Dogs chasing my car in the deserts, John Divola, 1995-1998.

Pix 2 : I like America and America likes Me, Joseph Beuys, 1974.

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