Zofia Rydet, Répertoire sociologique, 1978-1990

Article paru en anglais dans Double 33 en Mars 2017.

Qu’est-ce qui mène nos vies ? Une œuvre ? Une obsession ? L’envie de combler un manque, un vide ? Nos névroses sans nul doute. Des ingrédients qui en valent bien d’autres. Chez la polonaise Zofia Rydet, cela prend la forme d’un répertoire. Un répertoire sociologique en forme d’images. Pas moins de 20 000 clichés pris en quasiment 12 ans, de 1978 à 1990. Pour Zofia, la photographie est vécue comme une addiction, « comme la Vodka pour une alcoolique » confiait-elle. A l’instar d’un ethnologue, la sensibilité en plus, la photographe du haut de ses 67 ans a sillonné la Pologne, des régions de Podhale en Haute-Silésie, caméra aux poings, une arme à son égale pour traquer les traces d’un pays meurtri par des années de répressions. Nous sommes en 1978, et la Pologne n’en a pas encore fini avec le régime soviétique.

Documentaire ? Reportage ? Portraits psychologiques ou ethnographiques ? Atlas ou catalogue ? Peu importe au fond. L’important se trouve dans l’urgence. Tout photographier, et vite. Avant que tout ne change, et ne se perde dans les nuées du temps. Et rendre compte de l’état d’un peuple. Vaste ambition. On ne sera pas en reste. Ici, la Pologne se révèle sous son vrai visage. A nous de chercher parmi les strates de ces clichés en noir & blanc une certaine intimité, partager le temps d’un regard un moment même lointain de ce « bout de l’Europe » traversé par l’Histoire, très loin des images pittoresques de la misère que l’on cherche trop souvent à rendre des pays de l’Est des décennies 80/90. Et d’y retrouver au détour d’un regard un peu de notre propre solitude.

Le dispositif de Zofia est quasi mécanique : ici les hommes et les femmes, les familles, posent dans leur milieu familier devant leurs cadres et photos intimes, posters – de Bruce Lee à Kennedy, à chacun ses pops stars -, icônes pieuses ou de pin-ups, coupures de journaux, trophées de chasse et rosaires, tapisseries en tous genres, et la télé omniprésente sur laquelle repose fièrement des milliers d’images du pape Jean-Paul II. Tous figés tels des objets, face à la caméra, l’œil dans le vague. Flashés brutalement en grand-angle. Sans affects ni états d’âmes. Juste la bonne dose. Avec cette petite pointe de froidure dans les poses, telle une chape de plomb qui plane comme une ombre sur des destinées encore incertaines, et dont tout un peuple aura du mal à se débarrasser, le spectre du bloc communiste à bout de souffle.
Des images en forme d’exutoires politiques ? La caméra de Zofia est en tout point implacable, elle enregistre l’inconscient de tout un peuple. Autant ses désirs que ses désillusions. Pour Zofia Rydet, « la valeur la plus importante de la photographie, c’est son rôle en tant qu’information, son contenu, et non sa déclaration artistique qui n’est que transitoire » et d’ajouter plus loin : « Plus mon Répertoire s’étoffe, plus j’ai la conviction qu’il restera intemporel. » Pari tenu. Ce Répertoire reste un projet monumental dont la photographe ne viendra pas à bout, terrassée par la mort un jour de 1997 – nos addictions ont souvent la peau dure – et reste comme un épitaphe sur sa pierre tombale : Inachevé.

Sofia Rydet : Répertoire. 1978-1990, catalogue édité par le Jeu de Paume, 2016.

Exposition à voir au au Château de Tours jusqu’au 28 mai 2017.

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