Dérives #2 : Éloge de la disparition

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« Une nouvelle feuille tombe, sans faire aucun bruit, et touche, elle aussi, la ligne de l’horizon, tout se déroule en un seul instant dans mon imagination, en cette tombée de la nuit où, aujourd’hui, enfin il ne pleut pas. Je regarde mon voisin, l’homme qui ressemble à Scorcelletti, et j’imagine qu’il est en train d’écrire un poème afin de disparaître à l’intérieur de celui-ci. Je parcours en un dixième de seconde l’histoire de la subjectivité moderne, je regarde l’abîme qui est à mes pieds et je me dis que faire un pas en avant me conduirait en dehors du temps, en fait, vers un en dehors du temps dans le temps sur lequel j’aimerais incontestablement écrire, à supposer qu’il soit possible que, après avoir disparu de moi-même, je puisse écrire, tenu par le secret de la vieille peur de la mort, un poème d’adieu comme celui de mon voisin, un poème dans lequel je me demanderais d’où vient ce pouvoir de déracinement, de destruction ou de changement que possèdent quelques vers d’adieu en regardant la mer dans un hôtel à côté d’un jardin oublié et en face d’un abîme. »

Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento, Editions Points, 2013, p. 66-67.

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Cortex, Souvenir/Souvenirs (1975-1982)

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CORTEX I,  Voix Isabelle Yernaux, 1978 (à écouter à 7 : 35 mn)

« Vous êtes tristes dans vos manteaux noirs filles de l’hiver, vous êtes pâles dans la brise glaciale, blêmes dans la lumière de ces matins mornes quand les cloches sonnent le glas, vous suivez en long cortège sombre, l’enterrement des beaux jours, les jours ensoleillés des jours d’été, vous êtes seules dans vos corps frissonnants, vous avez laissé un peu de votre âme dans ce pays merveilleux que votre jeunesse rendait plus merveilleuse encore, et vos doigts sont lourds dans vos poches, et vos yeux sont un peu plus gris chaque jour. Vous étiez dorées par le soleil, dorées comme le sable doré, brûlantes comme le soleil brûlant, et la mer vous caressez le corps de ses vagues vivantes, vous modelait le corps, et vous étiez belles, sauvages, les cheveux au vent, les yeux brillants à la fois plus brûlant que le soleil, et plus doux que la mer, à la fois plus chaud que le sable, et plus tendre que la mer. Vous n’étiez plus ses enfants des villes maladives, vous étiez à nouveau des étoiles de mer roses et vivantes, scintillantes, mouvantes, irisés. Vous étiez à nouveau de vraies femmes, des femmes vraies libérées de vos modes prisons, de vos habitudes carcantes, et le moindre grain de sable était un diamant sous le chaud soleil d’Italie, et chaque goutte d’eau salée sur votre peau est une perle, une perle un peu piquante, un peu vivante sur votre peau vivante, enfin vivante.

Vous êtes blêmes dans vos manteaux noirs filles de l’hiver, filles de villes, des villes de l’hiver, de l’éternel hiver, et vous marchez en long, en procession, vous suivez le fil de votre vie tristement jusqu’au prochain été… »

Pix : Katrien De Blauwer

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Desmond Hogan, The leaves on grey, 1980

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« On refuse l’accès au passé, mais quelque chose est encore là, l’insatiable esprit qui anime une vision, l’expression d’un garçon ou d’une fille de dix-huit ans qui reconnaît la vie pour ce qu’elle est, un envol de l’âme au soleil sauvage. »

Desmond Hogan, Les feuilles d’ombre, Grasset, 2016, p. 192-193.

Pix : Après les émeutes de Londonderry, Irlande du Nord, le 12 août 1969, Gilles Caron.

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Luciano Cilio, Della Conoscenza (originale versione inedita)

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Yannis Kiourtsakis, Double exil, 2000

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« Paris renfermait en lui tant de nuit ! Avec une précision implacable, chaque crépuscule ramenait ces ténèbres qui immanquablement précipitaient tous les hommes dans l’amour et la mort, assignant à chacun sa part d’une vie commune mais toujours solitaire, le sommeil commun mais toujours solitaire de la grande ville… Le perpétuel retour de la nuit, son sempiternel présent, son présent cauchemardesque. Des corps qui s’ignoraient quelques instants auparavant et qui s’enlacent sauvagement dans un lit, avant de replonger aussitôt dans la solitude; des coeurs dont le pouls s’accélère, ralentit, puis se précipite à nouveau, quand les rêves tournent au cauchemar. La même histoire dans des milliers de chambres contiguës mais closes et isolées.  La même histoire dans des millions de corps, dans des millions de coeurs, qui, même s’ils se reflètent l’un l’autre, ne cesseront de s’ignorer jusqu’à la fin du monde.  »

Yannis Kiourtsakis, Double exil, Editions Verdier, 2014, p.48.

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Rêve de fuite #6 : The Space between

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« Ils étaient seuls. Perdus. Seuls dans l’été. Dans le désert. Perdus au milieu de la lumière que renvoyait le fleuve vers la place, les murs, les falaises de craie, la double porte du bar grande ouverte sur le dehors. Ils ne voyaient rien, personne. Ni cette lumière d’été. Ni ce fleuve. »

Marguerite Duras, Emily L., Les éditions de Minuit, 1987.

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Jean Rolin, Un chien mort après lui

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Je ne sais plus si c’est la couverture ou le titre Un chien mort après lui inspiré de la dernière tirade dans Au dessus du Volcan de Malcolm Lowry qui m’a le plus interpelée, ou peut-être jusqu’alors n’était-ce l’ombre de ma compagne au doux pelage décédée depuis plus de 2 ans qui me poursuivait… Toujours est-il que le livre de Jean Rolin s’est retrouvé illico dans ma pile de lecture.

Le feuilletant, je pensai curieusement à cette série de photos en noir et blanc de John Divola, des chiens sauvages courant à perdre haleine derrière la voiture du photographe en plein désert californien l’écume aux becs, Dogs chasing my car in the deserts qui reste pour moi un incontournable de la photographie. John Divola, autre nomade vagabond attiré par les lieux périphériques, en marge. Ou fatalement à King de John Berger, la journée terrible et crue d’une poignée de SDF vivotant en périphérie d’une métropole européenne racontée par un chien, leur compagnon fidèle de galère.

Avec lucidité, Jean Rolin dissèque ici le monde à travers l’itinéraire, l’histoire des chiens errants, les féraux (dans l’étymologie latine, féral désigne les animaux domestiqués retournés à l’état sauvage, sans maître ni domicile), toujours à l’affût, sur le qui-vive. Et signe un livre en forme d’enquête, où le traitement de nos amis les canidés est le reflet accablant de l’état de nos sociétés : le pouls du Monde tel qu’il va. Les chiens autant comme témoins fulgurants de nos sociétés malades, que les symboles de l’iniquité errant à tâtons dans les trous noirs…

Capture d’écran 2016-08-04 à 18.14.26Ainsi de la Thaïlande à l’Australie, de l’Égypte à la Tanzanie, en passant par le Liban et le Turkménistan jusqu’aux confins de la Russie, l’écrivain en traque-t-il les traces fouillant le plus souvent dans les angles morts. Autant dire que Jean Rolin est un passe-frontières qui ne se laisse pas facilement apprivoisé. À l’instar de ces chiens terrés dans les terrains vagues ou dans les banlieues périphériques, les décharges, arpentant les champs de ruines, véritables plaies et cicatrices de l’histoire, ou les déserts lointains, l’écrivain est un clandestin qui ne cesse de s’interroger sur les effets de l’exode, avec le sentiment d’étrangeté inhérent au bourlingueur confronté aux lieux saignés par des années de guerres ou de dictatures, là où les paradis fiscaux fleurissent, là où la misère fait rage dans les creusés des no man’s lands du néolibéralisme partageant pour un temps l’errance des exclus, des anonymes, des laissés-pour-compte considérés comme des dommages collatéraux sacrifiés pour le bien commun des États et du marché, le bien-être des plus riches.

Qu’il soit pendu par les guérilleros au Chili accusé de manière hystérique de Trotskisme, qu’il soit le gardien féroce des alcooliques de Valparaiso la nuit venue, utilisé par l’armée russe dans les années 40 comme anti-char, ou comme brigade à Athènes pour « nettoyer » la ville avant le vaste carnaval des J.O, le chien féral, toujours en première ligne, est donc un indice d’une réalité sociale et économique, voire politique. Sa seule présence et son triste destin, tout comme la persécution dont il fait l’objet témoignent de la cruauté humaine, de notre absence réelle d’humanité. Et croisent fatalement le destin des peuples sans patrie, sans territoire, ses parias ghettoïsés qui à force de mépris sont rendus à l’état de bêtes où des dépotoirs de Mexico aux décharges de Tijuana ils se disputent le peu de nourriture glanée ça et là à même la fange… Chienne de vie.

Jean Rolin, Un chien mort après lui, P.O.L, 2009 (Réédition poche, Gallimard/Folio, 2010).

Pix 1 :  Dogs chasing my car in the deserts, John Divola, 1995-1998.

Pix 2 : I like America and America likes Me, Joseph Beuys, 1974.

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