Ferdinand Gouzon, Daniel Pommereulle, huitièmement, qu’est-ce que la cruauté ?, 2016

FG

 

 

 

 

Pour jouer les prolongations, je ressors cet entretien dans sa version longue avec Ferdinand Gouzon, dont une partie fut publiée dans le magazine Double n°31 en mars 2016, à l’occasion de la publication de son très beau livre : « Daniel Pommereulle, huitièmement, qu’est-ce que la cruauté ? » aux Éditions Multiple.

 

Dans les années 60-70, à Paris, il fut tour à tour poète dandy, comédien dilettante – une figure de cinéma chez Rohmer (La Collectionneuse), Godard (Week-end), Truffaut (La Mariée était en noir), Marc’O (Les Idoles) et Philippe Garrel, (La Cicatrice intérieure, Le Vent de la nuit) – cinéaste hors-norme (One More Time, en 1967, Vite en 1969), artiste rageur, et co-signera avec Jacques Monory, ami intime, un livre-expérimental : Rien ne bouge assez vite au bord de la mort, en 1984. Capture d’écran 2016-01-27 à 18.39.38Daniel Pommereulle est né a Sceaux en 1937, il commence par peindre de grandes toiles vertigineuses, puis réalise à partir de 1962 des assemblages d’objets pour « provoquer le regardeur. » Daniel Pommereulle refuse « d’exercer son art comme on tient boutique. Une politique de la terre brûlée, mais aussi une éthique, une rage d’honneur presque classique », disait Jean-Christophe Bailly à son propos. Proche de Jean-Jacques Lebel et d’Alain Jouffroy (écrivain et critique d’art, celui-là même qui révèlera entre autres Michel Bulteau et Matthieu Messagier pour leur Manifeste électrique aux paupières de jupe paru au Soleil Noir en 1971), il participe en 1961 aux Anti-Procès à Milan dans un climat politique très dur alors que la guerre d’Algérie fait rage sur l’autre continent. L’Algérie où Pommereulle fut envoyé en 1957, et d’où il revint, révolté, malade, écorché vif.

Daniel-Pommereulle-Objets-de-tentation-1966En 1966, ce n’est pas un hasard s’il est associé aux Objecteurs selon l’expression consacrée par Alain Jouffroy, fabrique des Objets de tentation particulièrement provocants, qui font scandale, travaille aux plans de grandes sculptures, les séries Urgences – des appareils de torture – ainsi qu’aux Objets de prémonition (1974-1975), Pommereulle plus intéressé par l’écorchure et la blessure. En Mai 68, il distribue clandestinement des tracts où est imprimé à l’encre noire : « À la violence », une invitation à prendre les armes sensibles de la pensée. Plutôt du côté de Guy Debord, Pommereulle. Et participe en 1975 à l’exposition prémonitoire Fin de Siècle qui se tient au Centre Pompidou. Anarchiste né, Daniel Pommereulle se complet dans l’instable, il cultive autant l’ironie que la violence de l’avant-garde, et reste une figure emblématique de ces années de révolution culturelle.

Donc, « Daniel Pommereulle, huitièmement, qu’est-ce que la cruauté ? »  par Ferdinand Gouzon, un livre écrit dans une langue fluide et acérée, au fil du rasoir, où l’auteur s’attache « au côté irréductible et irrécupérable de Pommereulle. » Un essai à la fois intime et percutant où il apprivoise l’homme avec pour seule arme à double tranchant, sa poésie et son art. On était forcément intrigué. Entretien.

Magali Genuite   Il y a quelque chose d’intime dans ta manière de raconter, tu parles de syndrome de Stendhal… Quelle était l’origine de ce livre ?

Capture d’écran 2016-04-25 à 14.22.58Ferdinand Gouzon   Deux souvenirs extrêmement précis : le prologue de La Collectionneuse de Eric Rohmer avec Alain Jouffroy fabriquant des phrases absolument françaises – et j’insiste sur cet adjectif – pour parler de l’art, de son étrange ami Daniel, de la Révolution, et plus généralement ce beau film avec cet ange exterminateur blond qui refuse de se laisser solder sans contrôle par une fille, proclamant à tue-tête qu’il est un barbare, et « qu’il faut toujours être quelque part en tuant quelque chose ». Phrase dans laquelle je me reconnais aussitôt. Un certain rapport à la violence en commun. Un peu plus tard, au début des années deux mille, une émission sur France culture écoutée par hasard à la campagne où on interroge Pommereulle sur son rapport à Marcel Duchamp : il évoque leur adoration commune pour les belles chaussures. Stupeur devant cette façon poétique de répondre à côté. Il se trouve que cela a toujours été également mon seul luxe. Qui est cet animal étrange dont je ne sais encore rien de l’œuvre ? C’est le moment de la naissance d’Internet, je tombe sous le choc de son art de la cruauté. J’achète sur eBay, Café Sanglant, recueil de poème daté de 1976, pour une somme dérisoire, et je découvre, fébrile, sur mon exemplaire, une dédicace de Pommereulle à un destinataire inconnu : « Daniel Pommereulle, avec des griffes », phrase que j’associe aussitôt à celle de Bernard Lamarche-Vadel (dont je dévore les livres au même moment) : « Le monde est plein de mâchoires. » Et donc, pour répondre précisément, l’impression d’une communauté de pensée et de sensations avec cet homme. Une expérience poétique qui fait assomption avec la mienne. La possibilité, donc, de parler de son art sans le trahir. Quelque chose d’une proximité qui me remplit, une inspiration, qui rend le monde meilleur et plus vivable. Au fond, un autoportrait planqué sous ces mots et ces phrases.

285_____POMMEREU_430Maga   Le livre s’ouvre sur l’expérience de la guerre de Pommereulle, ce qui aurait conditionné son œuvre, sa manière de penser, sa pratique artistique, son être tout entier… Son œuvre serait-elle une autopsie de son époque ?

Ferdinand   Il me semble que tout artiste s’inscrit dans l’actuel et en même temps, pour ceux que j’aime, dans un temps parallèle, une filiation, une inscription historique, une proximité intime avec leurs frères d’armes issus d’époques antérieures que le temps, jamais, n’abolit. Osons le terme : une attirance pour le classicisme. A condition que ce terme, présentifié, soit dynamité en permanence. C’est toujours ce qui est le plus inventif à une époque donnée, le plus créateur, qui devient le classicisme de demain. Quitte à ce que ça prenne des siècles. Sur la guerre, oui, ce qui m’est apparu en écrivant ce livre, c’est que les gens nés juste avant la seconde guerre mondiale en France, non seulement ont grandi sous l’emprise vichyste et allemande, mais, à leur 18 ans, sont envoyés en Algérie pour « rétablir l’ordre », comme le disait mensongèrement l’Etat français : guerre consistant à faire que l’Algérie reste française malgré le mouvement de fond des Indépendances. Une guerre dégueulasse qui n’en finit pas de pourrir l’âme française, encore aujourd’hui, plus que jamais, en cette année 2016. Et Daniel Pommereulle, à l’âge de 18 ans, assiste à des séances de tortures brutales, à cet enfer. De là, je saisis la différence entre sa génération et la mienne : une qui a vécu la guerre physique, la « vraie », une autre, une guerre psychique, différente, mais tout aussi redoutable en termes de perte de repères mentaux. Pommereulle revient muet de la guerre d’Algérie et commence à envisager son art à partir de ce fil de rasoir qui l’a changé à jamais. Cette expérience innommable de la guerre. C’est une évidence. Comme il est évident qu’il est imprégné à tous les niveaux par son époque : ses enjeux, ses révoltes, son atmosphère étriquée, cette jeunesse des années soixante qui observe avec ferveur et fureur le gouffre qui se creuse avec les générations antérieures. La France a toujours été un enfer pour les êtres épris de révolte et de liberté. C’est une guerre dont il s’agit. Il faut juste le savoir. Ne jamais s’en étonner.

Capture d’écran 2016-04-25 à 14.26.04

Maga   Paris dans les années 60 étouffait sa jeunesse, tout y était à faire ou défaire. Pommereulle reste un artiste profondément lié à la scène culturelle parisienne ? À l’atmosphère, l’ambiance de ces années d’abolition de l’Art ou de la pensée, à Debord, à Alain Jouffroy, à Rohmer…

Ferdinand   Oui, je pense que Pommereulle est au courant de toutes les choses intéressantes, politiques, artistiques, subversives, qui se passent à ce moment-là. À Paris, et ailleurs. C’est un voyageur. Les gens n’en sont pas encore à se critiquer les uns les autres comme aujourd’hui. C’est-à-dire à se neutraliser et se rendre impuissants avec le ricanement et le cynisme comme armes de destruction massive de la pensée. Des passerelles existent entre les milieux. Les discussions, les rencontres, la force de la pensée font rage. Les mots ont encore un sens. Il y a une écoute. Il y a une curiosité, une spontanéité, une simplicité que nous avons perdu à cause de l’omniprésence médiatique qui pourrit tout. D’abord la langue française. Et aussi la contradiction dans la pensée qui est sa subversion la plus belle. C’est cela qu’indique Pommereulle, me semble-t-il. La pensée (le mental) est aussi importante que la réalisation. Elle permet l’évasion, le rêve, l’utopie, un théâtre de la cruauté intérieur. Cruauté comme jaillissement sans limite de la vie. Comme condamnation d’une existence tout entière appréhendée par le seul facteur social.

Maga   Faisait-il parti de cette grande famille artistique des romantiques modernes tel que Jacques Monory par exemple ?

Ferdinand   Alain Jouffroy fait la jonction, entre Breton (le surréalisme) et la génération à laquelle appartient Pommereulle. Ce qui est magnifique, s’agissant de ces deux hommes, c’est leur refus anarchiste, vivant, poétique, des manigances, des hypocrisies, des bienséances. Pommereulle est d’abord un solitaire. Il refuse les écoles. Les familles. Les courants d’art. Il préfère se nourrir des amitiés. Avec Jouffroy notamment. Et Monory, et Lebel, et Bailly, et tant d’autres. Voilà pourquoi la France l’a recouvert d’un linceul. C’est ce que fait toujours la France. Refuser ses plus grands artistes. Refuser la Commune. Refuser Courbet. Refuser Saint-just. Tout cela participe du même processus. On préfère le pompiérisme, l’ignoble kitsch des collectionneurs milliardaires, les devises mises à bas par l’oligarchie au fronton des écoles. Jouffroy saisit très vite qui est cette belle étoile filante qui a pour nom Pommereulle, son refus de produire, de participer au marché de l’art, il le soutiendra tout au long de sa vie. Il fera en sorte de l’exposer, de l’héberger lors de périodes difficiles, d’écrire des textes remarquables sur son travail, aussi. Sans jamais lui ôter son tranchant, sa singularité, sa violence. On devine là une admiration réciproque et rare. Une communauté de pensée. Sur le romantisme, je renvoie à la phrase de celui qui se qualifiait lui-même d’Egorgeur d’épaisseurs : « Romantisme : oui oui oui. »

Maga   Pourquoi ce titre : « Huitièmement, qu’est-ce que la cruauté ? »

Capture d’écran 2016-04-25 à 13.54.43Ferdinand   C’est d’abord le titre d’une exposition de 1975 à la galerie Beaubourg où Pommereulle expose ses Objets de prémonition. Seaux couverts de peinture et transpercés de lames de couteaux, de lames de rasoir, de scalpels. Objets de cruauté. « Jouets cruels », comme il disait. La seconde partie de la phrase vient, à n’en pas douter, de Artaud dans Pour en finir avec le jugement de Dieu. « Cinquièmement, et savez-vous au juste ce que c’est que la cruauté ? » Pourquoi Pommereulle remplace ce « cinquièmement » par un « huitièmement » ? Je me plais à penser que cela vient du huitième fragment d’Héraclite qui expose l’expérience suprême de la pensée : la réunion des contraires (chez les dieux grecs, Harmonie est la fille d’Arès, dieu de la guerre, et d’Aphrodite, déesse de la beauté) et qui est peut-être le plus beau des portraits pour saisir la personnalité de Pommereulle : « Ce qui est taillé en sens contraire s’assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie, et c’est la discorde qui produit toutes les choses. » Une envoûtante énigme à laquelle ce livre, je l’espère, s’efforce de répondre, s’attachant à maintenir coûte que coûte le côté irréductible et irrécupérable de Daniel Pommereulle et de son œuvre, ce mot qu’il n’aimait pas.

Extrait de La Collectionneuse d’Éric Rohmer avec Daniel Pommereulle et Alain Jouffroy :

Vite 1969

 

 

À voir aussi Vite, film de 1969 de Daniel Pommereulle sur l’excellent site Dérives.tv

 

 

Et à lire d’urgence : Ferdinand Gouzon, Daniel Pommereulle, huitièmement, qu’est-ce que la cruauté ?, à trouver aux Éditions Multiple.

 

 

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